We want change

En 2008, au New Hampshire, Barack Obama – fort de sa victoire aux élections primaires face à Hillary Clinton – tient un meeting décisif lors duquel il lance son credo "Yes we can". Dans cet extrait du discours qu'Obama prononce à cette occasion, on peut distinguer deux paroles distinctes.

D'un côté, la parole de la foule, à laquelle il s'adresse directement, est une parole collective, non amplifiée, sinon par l'effet de masse chorale, qui se résume à un slogan, scandé en trois temps : WE WANT CHANGE. D'abord hésitante, elle se dégage progressivement du bloc d'acclamations, cris et sifflets qui vient ponctuer la fin de l'énoncé de Obama. Elle prend forme, comme par effet de contamination ; par agrégation progressive, le slogan se lève. Son rythme de scansion, d'abord induit par une partie de l'auditoire, est repris, amplifié, assumé par l'ensemble de la foule. Des claquements de mains renforcent également le martèlement régulier et ternaire de l'énoncé.

De l'autre côté, la parole de l'orateur Obama est individuelle, solennelle, amplifiée par des micros. L'extrait sélectionné le saisit à la fin d'une période oratoire commencée quelques minutes plus tôt, qui énumère les phénomènes d’engouement de masse qui ont marqué les élections présidentielles américaines cette année-là. La structure anaphorique de son discours ("There is something happening when") retarde et prépare la résolution de cette période, donc la révélation/nomination de cet évènement dont il a énuméré les phénomènes : "We are ready to take this country in a fundamentally new direction" — en un seul mot, et c'est l'estoc final, la compression en clausule de toute la période : CHANGE. 

Si l'on s'attache à observer la manière dont est rythmée la parole d'Obama, on constate que le rythme un peu hésitant du début de l'extrait se raffermit à mesure qu'on approche de la résolution. Une série d'énumérations en antithèses ("Whether we are rich or poor, black or white") installe une scansion tonique régulière qui est maintenue dans la résolution "We are ready to take this country in a fundamentally new direction" ; résolution reprise dans "This is what is happening" et compressée dans "Change is what is happening". Le discours électoral s'organise donc selon un raffermissement des accents toniques en un patron régulier. Il se cadence. Cette cadence est ensuite reprise à son compte et à sa manière par la foule de ses auditeurs : "We want change". La participation du public s'aligne ici sur un format presque traditionnel des prises de parole lors de meetings politiques : les fins de périodes de l'orateur sont prolongées, acclamées, saluées par des scansions collectives, dont la plus fameuse est "Yes we can". Ici, le rythme ternaire des slogans signe l'identité électorale du candidat : O-ba-ma.

Cet effet d'entraînement agit également du côté de la réception, et l'on constate que la cadence suscite des phénomènes d'adhésion ou de sympathie. Nous avons observé en introduction la manière dont la cadence de Barack Obama était non seulement saluée (applaudie) par le public, mais également soutenue, prolongée, amplifiée dans un vaste mouvement d'adhésion collective. Plus le rythme d'un locuteur est clair, métré, cadencé, plus je peux en anticiper les évolutions ultérieures. Ou plutôt la cadence m'offre la garantie qu'aucune saute de rythme, aucun contretemps, aucun accident ne va dérouter ou inquiéter mon écoute. Je suis en sécurité, la parole que j'entends est balisée, je peux y adhérer. Comme je connais le rythme qu'elle suit, ce rythme peut-être le mien, je peux le rejoindre, je l'ai dans l'oreille, je l'ai dans les jambes, je pourrais presque me mettre à danser.