Tous ces vieux pointeurs

Dès son apparition en février 2005, la plateforme d’échange de vidéo YouTube a vu naître un nouveau format de correspondance : la lettre-ouverte vidéo. N’importe qui peut prendre le monde entier à témoin pour dénoncer une injustice et rétablir la vérité, partager sa joie ou son indignation, défendre quelqu’un ou prévenir un danger. Sans limite de durée, sans interlocuteur en présence, le locuteur peut parler à sa guise. Libre à chacun, ensuite, de répliquer par une nouvelle vidéo. L’échange est de la sorte dilaté dans le temps, et chaque réponse constitue l’épisode d’un feuilleton, suivi et commenté par les internautes-spectateurs, arbitres ou supporters de ces joutes verbales.

Dans cet extrait d’une lettre-vidéo de près de 7 minutes, le rappeur Rohff règle ses comptes avec MC Jean Gab1 avec qui il a eu un "biff", autrement dit un différend. Si c’est à une correspondance que nous avons affaire, l’écriture ici ne permet pas de rature et c’est sa science du flow que notre locuteur va convoquer pour cadencer et moduler son message, saturer le cadre de parole, et ainsi élaborer une tirade véhémente, un morceau de bravoure, à la fois démonstration de force virile et exercice de style. 

La saturation est d’abord produite par le débit particulier du locuteur qui enchaîne ses propositions selon une cadence régulière, laisse peu d’espacements, et alterne avec souplesse propositions exclamatives – "y disent y’a rien du tout" – incises interrogatives à fonction phatique – "t’ois ? – d’accord ?" – et sentences finales et irrévocables – "OK. Bon, voilà." ; "La diffamation ça coûte très très cher chez nous". La diction du locuteur, le mordant qu’il imprime aux consonnes P/K/R/T’V et la compression de certains énoncés contribuent à mettre en relief les différents argots qu’il mobilise dans son réquisitoire : "Vieux pointeurs", "(g)rrosses taffioles", "sur la vie-d-ma-mère", "y z’ont victimé des gens à Châtelet", "braquer v’la les banques", "bicrave", "Ouais, ça décotte comme j’lai dit." 

Pour mieux viser son interlocuteur, Rhoff jongle avec de multiples adresses. Il commence au pluriel et sur un mode indirect : "y’en a qui, y z’ont, hein les gens heu". Là, il semble décrire objectivement une situation : il y a ceux "de Paname ou du 9-3" opposés à ceux de "chez moi à Vitry". Plus précisément il y a les vantards – "tous ces vieux pointeurs, ces anciens, là, quels qu’ils soient, les grandes gueules du trottoir, h’la plein d’coke dans l’nez et plein de halarhalala qui manipulent tous les p’tits des quartiers là" – vs. les discrets, les pudiques – "chez moi à Vitry, les gens, des jeunes de seize ans ils ont braqué v’la les banques, des records ! Des plus d’cent banques, et ils ont pas été le crier sur tous les toits, tout l’monde en parle". 

Après ce relevé objectif des agissements du groupe de ses adversaires, le locuteur se rapproche un peu de sa cible en rapportant leurs propos : "tu parles avec eux dans les yeux, y t’disent : y’a rien du tout !" Puis il les cite textuellement : "Ouais Rhoff il est mort, Rhoff on lui a pris son Cayenne", tout ça pour mieux les démentir : "fils de pute j’lai bikrav’ 65 000 E !" (en effet un des objets du message est un SUV Porsche Cayenne prétendument volé, mais en fait revendu.)

Ne reste plus au locuteur qu’à glisser vers un mode d’adresse direct, à donner du "tu" à celui qu’il vise depuis le début à travers le groupe des "grandes gueules du trottoir", MC Jean Gab1 : "Tu veux m’boycotter par les mensonges, parce que c- c’est la seule manière de, de faire perdre le respect. C’est par les mensonges, tu vois fils de pute."

Monté sur ses grands chevaux, le locuteur propose ici, parallèlement à son activité de rappeur, une allocution d’un genre véhément. Dans un contexte où chacun peut à loisir établir sa version des faits, il s’agit pour lui, par une batterie d’insultes, en usant de procédés d’intimidation et en saturant l’espace de parole, d’avoir le dernier mot pour asseoir sa crédibilité, comme homme et comme artiste. Aussi, dans ce document, ce ne sont pas seulement "ses couilles" (comme il l’affirme à un autre moment de son réquisitoire) que le locuteur porte haut, mais une certaine forme de verve rhétorique, à la fois parfaitement vaine et redoutablement efficace.