On s'arrache les mains du Général de Gaulle

Lors de la visite du Général de Gaulle au Québec en 1967, les commentateurs suivent ses déplacements à travers la foule et cherchent à rendre compte des lieux et du comportement de la foule autant que des actions du Général. Le cadre de la scène est sans cesse modelé entre des descriptions larges et d'autres plus précises au sein desquelles s'enchâssent des silences : "On court de partout pour se trouver une place. Tout le monde veut voir ce général de 77 ans / sur qui le poids des années ne semble pas peser / qui débarque maintenant de la limousine en serrant les mains du greffier de la ville Monsieur Rouard / qui est le chef du protocole ici à l'Hôtel de Ville / donne la main à Madame Lamontagne / au Maire / salue la foule à nouveau / Et voici que le Général de Gaulle va serrer la main au public — ce qui n'était pas prévu ! Et les armées de journalistes / On s'arrache les mains du Général de Gaulle / Tout cela est fort spontané et sans doute ne figurait pas / au programme."

L'activité du commentateur semble être organisée autour d'un double axe : sélectionner, à partir des données multiples d'un évènement auquel il assiste, un certain nombre d'informations, et les agencer dans le discours de manière à nous "rendre" la scène. Le discours des commentateurs opère en articulant différent types de focalisation, de la plus large à la plus resserrée, afin de brosser un tableau ou une fresque historique au thème presque classique : Le Grand Homme et le Peuple. Cette tentative d'englober un événement entier, indexée aux actions du Général de Gaulle, implique des espacements et variations de cadences et d'intonations qui, associés à la focale choisie et aux figures de style utilisées, plissent la parole en tentant de lui faire suivre le cours des événements. Au nombre des expédients rhétoriques propres à créer des "effets de réel" (figure rhétorique de l'hypotypose), on peut relever la stratégie qui consiste à ne sélectionner qu'une partie des informations correspondant au thème, en privilégant des détails particulièrement forts, saisissants, piquants : le commentateur reprend le fil de son discours "Et les armées de journalistes" pour marquer une pause, puis il plisse une nouvelle fois sa parole d'une intonation et d'une intensité plus saillantes, accompagnées d'une hyperbole : "On s'arrache les mains du Général de Gaulle !"