Raudage

On ne s'adresse pas à une personne comme on s'adresserait à une foule, ni à sa sœur comme à un voisin de palier ou à soi-même. Parfois destine-t-on sa parole à un interlocuteur mutique, ainsi un animal que l'on appelle ou un bébé avec qui l'on veut jouer. Le discours tend alors à se réduire à sa seule marque d'adresse, le vocatif de l'appel à celui qui n'y répondra pas — ou du moins qui ne répondra pas dans le même langage. Car le mutisme de l'allocutaire ne l'exclut pas de la situation de parole. Muet, il n'en est pas pour autant inactif. Il peut, par ses actes, entrer dans le jeu de l'adresse. La parole du locuteur produit alors des effets, recouvre une efficace dans l'ordre des actes. Dire, dans ces conditions, ce n'est pas tant faire que faire faire

Dans cet extrait issu de la collection "Voix du monde" éditée par Harmonia Mundi, un paysan du Poitou réalise ce que l'on a nommé spécifiquement "raudage" ou "dariolage" (et dans le Berry, on dirait "briolage") : il dirige ses bœufs par la voix.  À plusieurs reprises, ces derniers sont nommés par le familier et anthropomorphisant "les gars" : "attention d'vant là-bas les gars ouais !", "Allez les gars en avant !".

Tout autant qu'elle est adressée, cette parole est indexée, c'est-à-dire qu'elle est reliée à une action qu'il s'agit de réaliser ensemble avec précision: ici (et on peut l'entendre à l'arrière plan de ce document sonore prélevé in situ), labourer. Cette action est référée sur un plan sémantique : le paysan la désigne lui-même par l'indication de mouvement "en avant", et l'ancre dans l'ici-maintenant par le déictique "d'vant là-bas".

Mais on peut être sensible avant tout à la dimension musicale de la parole : sa répétitivité, son caractère cadencé, le jeu des accentuations et des intonations. Car c'est bien grâce à cette dimension musicale que s'impose à nous le rythme propre de cette action, et son évolution. Dans ses moments les moins intelligibles, où se font jour les traces d'un patois peu familier à nos oreilles non-poitevines , cette parole se présente comme une variation autour d'un balancement sur deux interjections sibyllines, "Han-ki" et "Encœur", peut-être dérivées toutes deux d'un jeu phonique sur l'adverbe "encore". Ces interjections sont elles-mêmes variées en des formes multiples : le "Han-ki" se transforme parfois en "Yan-ki", en "Ya-ti" ou encore en "Yain-ti", tandis que le "encœur" apparaît parfois sous les variantes "Ha-cheur" et "dancœur".

Un jeu d'accentuation dynamise ces apostrophes. Les deux items sont toujours accentués de la même façon : le "Han-ki" et ses variantes sur la première syllabe, et le "encœur" et ses variantes sur la seconde syllabe. Ce qui donne, s'agissant de la cellule de base qui ouvre l'extrait : "Han-ki / encœur". Ce schéma d'accentuation — un appui sur la première et la dernière syllabe — s'étend à d'autres cellules. On trouve plus loin "Hank / hééééé / lonliga oé" ou encore "Attention d'vant là bas les gars ohè". 

La récurrence de ce shéma marque une cadence, qui parfois se brise. Quand par exemple, les accents sont concentrés sur chaque syllabe initiale -- "Vas-y / Up / avoy / ouét" — ce qui provoque un effet d'accélération (probablement s'agit-il alors pour le paysan d'accélérer le rythme du labour).

Ainsi, dans ses multiples variations autour d'une base répétitive, le chant du paysan révèle une situation d'ajustement réciproque entre les différents acteurs de la situation. Le raudage n'est nullement une partition pré-écrite dont le paysan serait le simple chef d'orchestre. Il est le témoignage, cristallisé par l'usage et la transmission de génération en génération, d'un rapport homme/animal enraciné dans une profonde communauté.