Piss Factory

Certains discours répétés à satiété conservent pourtant à travers le temps un pouvoir de conviction inentamé. C'est le cas de cette impressionnante lecture de Patti Smith au Centre Pompidou en 2000, dans laquelle la parole adopte un format très oral qui semble presque improvisé, même si le texte (et à peu de choses près l'organisation rythmique imprimée à la diction) est déjà fixé en 1974 lors de la sortie du premier vinyl single de la chanteuse.

Cette véhémente harangue à la première personne relate l'expérience autobiographique d'une adolescente de 16 ans, ouvrière à la châine dans une petite ville des Etats-Unis, qui décide de démissionner de la vie à laquelle son milieu la condamnait pour tenter sa chance à New York. Les thématiques de l'écœurement ordinaire, de l'aliénation par le travail et de l'appel de la route s'inscrivent dans la lignée d'un romantisme beat cher à Patti Smith. Elles jalonnent aussi une mythologie de la contre-culture rock où la grande ville est célébrée comme lieu d'émancipation possible, contre l'asphyxie de la province et de la banlieue. Très vite le titre va rencontrer un plus grand succès que la reprise de Hey Joe dont il devait être le pendant : Piss Factory est reconnue comme la première chanson punk, ou proto-punk. Elle manifeste le désir de Patti Smith de mêler poésie et rock : "Trois accords de rock fondus ensemble par le pouvoir du verbe". C'est à la fois un acte inaugural, une profession de foi, un credo rock en forme de de profundis, et une chanson "signature" qu'elle reprendra régulièrement durant toute sa carrière, accompagnée ou a capella comme dans l'enregistrement dont nous disposons ici.

Comment expliquer la vitalité de la parole de Piss Factory, dont on constate qu'à d'infimes détails près, elle est vingt-six ans plus tard la même que dans la première version du titre, gravée peu avant minuit dans un studio du Greenwich Village ? La voix de Patti a changé, elle a perdu de sa clarté, l'articulation des mots a gagné en mordant, et puisqu'il s'agit ici d'une version a capella, le débit de la parole est (au départ) plus lent. Piss Factory version 2000, comme dans chacune de ses performances, se donne d'un trait, comme inventée sur le moment alors que nous sommes en vérité en présence d'une parole très exercée et menée d'un bout à l'autre selon un principe cadenciel presque exemplaire.

Car c'est bien ce qui caractérise puissamment la parole de Piss Factory, et à quoi l'on peut attribuer son invariable vitalité : la cadence. C'est-à-dire la manière dont le flow organise ses accents toniques vers une forme de régularité et de scansion. Par ailleurs, les accents de fin d'énoncé tombent à intervalles réguliers mais pas totalement, ce qui confère à la parole beaucoup de souplesse. La cadence de Patti n'est ni militaire, ni strictement métronomique, c'est une cadence de cavale, de galop, de désir fou : "I've got something to hide here called desire". Le poème s'élabore sur le modèle d'un départ, d'un voyage. Il projette une destination, ("I'm gonna get on that train and go to New York City") et se donne un programme artistique, existentiel, qui est précisément ce que la parole met en oeuvre : avancer, ne pas se retourner, aller de l'avant, grandir, laisser la matière générer du rythme, laisser le rythme nourrir la matière, laisser le rythme prendre soin de lui-même, aller en roue libre.

La puissance de Piss Factory tient entre autres à ce que la parole manifeste concrètement et fait éprouver à qui l'écoute les oppositions qui sous-tendent le récit. Contre la monotonie de l'usine et de ses cadences de travail imposées ("It's the monotony, it's the monotony  that's got to me"), contre la répétition aliénante des tâches, Patti fait strictement (en parole) ce qu'elle raconte (de l'usine) : elle va plus vite, elle fait s'emballer la parole, elle explose les quotas et la quantification des gestes ("you're just moving too fast, you're screwing up the quota, you doing your piece work too fast"), elle prend de vitesse et rend caduque la routine de la production en inventant et en imposant son propre rythme, en trouvant ses propres scansions, son propre souffle : "you gotta relate, right ? you gotta find the rythm within".

Car la cadence quasi-régulière de Piss Factory se double d'une série d'autres accents, particuliers, en contretemps, en syncopes, en sautes de rythme, en pieds de nez, en incartades. Enfin, et ça n'est pas la moindre vertu de cette parole qui fait ce qu'elle raconte en le disant : la flèche de la parole sur l'ensemble du poème est accélérante. Elle mime en quelque sorte le mouvement fantasmé du train (ou du cheval mythique, le mustang) qui emmène Patti de la Piss Factory à la Factory de Warhol ; parole au galop, grisée de sa propre vitesse, qui prend de l'allure à mesure qu'elle avance : "Oh, watch me now ! "