Mon Maître, mon Roi !

Les portes palières s’ouvrent, un signal sonore retentit. Dans la rame de la ligne 1 du métro parisien, entre les stations St-Mandé et Nation, manteau de pluie approximatif, nez camard et barbe broussailleuse : "Reste assis tu vas être payé. RATP. RTT : récupération d'travail. Moi j'te dis remets-toi à ton travail."  Ce document enregistré à la dérobée nous fait entendre un discours à la fois ordinaire et étranger, imprévisible, théâtral et fulgurant.

À qui parle cet homme ? Tout le monde, quelques uns, personne : ses adresses se déplacent, s’interrompent, soudainement se resserrent, se perdent ou s’évanouissent. Il parle dans une rame de métro. La rame de métro est peuplée d’usagers plus ou moins investis d'indifférence civile : je fais attention à vous, mais quand même pas au point de m’engager de plain-pied dans une interaction ; je vous vois, je suppose que vous me voyez, je suppose que vous savez que nous nous voyons,  restons-en là. 

Le partage serein d'un espace tel que la rame de métro repose sur la possible cohabitation des états de parole : il est entendu que chacun dispose d'un territoire dont il attend des autres qu'il soit respecté. L'infraction de cette règle tacite offre à l'homme un ticket qui ne lui sera pas retiré tant que sa volubilité ne tourne pas à l'intrusion, voire à la menace. Il peut alors l'exploiter à fond et saturer l'espace de parole.   Il y a des gens qui, le soir,  dans les transports en commun, mettent des mains au cul.  Il y a des gens qui font leur vie et se servent de leur main dans le métro. Il y a des gens qui touchent un ballon de la main. Il y a des gens qui vont en coupe du monde et il y a quelqu’un qui a touché un ballon de la main et qui s’appelle Thierry. Il y a d’autres gens qui s’appellent Thierry : il y a Thierry la Fronde, il y a cet homme. 

C'est une parole qui, quoique inoffensive, sait parfaitement tirer parti du public captif dans une rame entre deux stations. Elle est pleine de digressions, de coq-à-l'âne, bref, de plis, qui renvoient irrémédiablement sur elle le caractère de la folie – ce qui justifie qu’on n’y prête trop attention. Mais bien que ce délire enchaîne les sujets comme on enfile des perles, le discours revient régulièrement à des thèmes qui "font parler", comme la pluie et le beau temps : à peu près tout le monde peut dire quelque chose sur la religion, les élections présidentielles, le football. Le saupoudrage de ces sujets rappelle qu'on a bien affaire à quelqu'un qui vit dans le même monde, aussi exclu puisse-t-il apparaître par ailleurs.

Ses adresses sont vives, multiples, élastiques, incroyablement labiles. Il opère un va-et-vient entre des personnes présentes et un auditoire imaginaire, à peine dessiné, hors de la rame. Il dénonce à la cantonade les pratiques de pelotage : "Tu vois là tu mets la main au cul quand y’a du monde à sept heures du soir", puis d'un coup focalise sur quelqu’un qui lit : "C’est beau comme lecture, mademoiselle, madame, il faut lire". Et soudainement,  sans prévenir, son discours s'échappe et monte aux nues : "Regarde moi, ô Seigneur, regarde ton prince que t’as fait de moi un diable ! Ton fils qui est là sur la Terre, que peux-tu pour moi ? Regarde-moi, maître ! Mon maître, mon roi ! Mon père le roi d’Espagne ! Moi !" Tout un théâtre surgit en quelques secondes : d'autres voix imaginaires répondent, l'invocation se fait dialogue, la scène prend l'ampleur d'une tragédie : "Regarde-moi, moi ! Jamais je règnerai sur ton pouvoir. Mon fils tu vas arriver, tu règneras pas ! Je règnerai pas ! T'as crevé ma mère. Mon fils, on t'a dit. Mon père, avec tes armes ! Païen !…". Avant de revenir, sur l'air de Zorro, à notre trivialité partagée : "Un S qui veut dire Sarko, Sarko !", qui s'enchaîne encore avec une série de resserrements et de réouvertures : un tu indéterminé de connivence, un groupe de demoiselles, un vous de brebis égarées et un vous des électeurs : "Regarde la vie comme elle est belle, joyeux Noël mesdemoiselles, le prince est là, il est fatigué mais il vous parle, votez pour moi !"  

Il y a des gens qui vont voter. Les gens peuvent voter pour des cons ou pour des gens bien. Vous êtes des cons. Moi aussi. Tandis qu’il livre son conseil électoral à toute personne présente autour de lui et susceptible de voter, le message préventif automatique "Attention à la marche en descendant du train" entre en scène, ce qui provoque instantanément un nouveau glissement d’adresse : "T’inquiète pas j’l’ai déjà vu moi j’ai mis l’ascenseur, j'ai ma carte d'invalide moi, j’attends qu’ça monte". 

Au quai d’une correspondance très fréquentée, par un procédé métonymique lapidaire il nous lance au visage : "Regarde la Nation, elle est là la nation !". Les portes palières s’ouvrent. Des gens montent et descendent.