Matelote d'anguille

Les téléspectateurs des années 80-90 ont peut-être assisté au moins une fois aux démonstrations culinaires de Maïté, restauratrice et truculente figure du PAF de ces décennies-là. Dans La Cuisine des Mousquetaires, Marie Thérèze Ordonez, dite Maïté, était assistée de Micheline Banzet, dite Micheline. La postérité et le grand public n'ont retenu que les prénoms du duo, comme ceux d'un duo comique : Laurel et Hardy, Maïté et Micheline, clown blanc et Auguste. De fait, le cours de cuisine, avec la démonstration des opérations nécessaire pour réaliser tel ou tel plat de la gastronomie du Sud-Ouest dont Maïté avait la spécialité, dérapait souvent. Les téléspectateurs attentifs ou passionnés auront peut-être souvenir du jour où Maïté et Micheline avaient décidé d'embrocher un cochon de lait, ou de celui, plus terrible encore, où elles avaient entrepris de faire flamber quelques soles, manquant de mettre le feu au studio dans son ensemble. Dans l'émission dont nous avons extrait ce document, Maïté propose un cours sur la manière de tuer,dépecer, tronçonner une anguille en vue d'en faire une matelote. La résistance que l'anguille oppose à la poigne pourtant professionnelle de la cuisinière donne lieu à une scène de mise à mort comique, caractérisée par une distribution particulière de la parole et une indexation cahotique à son contexte.

Dans sa tâche, Maïté est donc secondée par Micheline, qui assume un relais d'adresse entre la parole de la spécialiste et son destinataire ultime, le téléspectateur. Micheline est également une figure d'interlocution qui prend à charge, avec toute la naïveté requise, les interrogations, remarques, étonnements qui pourraient venir à un spectateur lambda face à cette mise à mort si spectaculaire : "C'est plus facile de faire un bifteck, hein, quand même !", "Mais dites-moi, c'est vigousse l'anguille !" Alors que Maïté est responsable de la bonne menée des opérations culinaires, Micheline se charge de présenter et relancer les phases de l'action ("Alors qu'est-ce qu'on va faire ?"), d'en décrire les modalités ("vous l'assommez un p'tit coup"), d'insister sur certains détails ("avec le chiffon, hein, parce que ça glisse"). Sa parole agit comme soutien à celle de Maïté : elle ponctue avec des "ah", elle encourage avec des "oui", elle accompagne avec des "hum hum". Ces incises visent aussi à une dramatisation des opérations en cours, par diverses modulations à base de "aïe aïe aïe !", de "aïe aïe aïe oui oui oui oui oui", assorties de grandes inspirations d'effroi. La scène à laquelle nous assistons présente certains dangers, qu'on se le dise.

Maïté : "C'est terrible."
Micheline :"Terrrible, hein ?"

On peut dire que les paroles de Maïté et de Micheline sont indexées à leur contexte. Simplement : Maïté fait la cuisine et décrit à Micheline ce qu'elle fait ou s'apprête à faire ("Je vais prendre le couteau... on va la tourner comme ça... il va faire tout le tour"). Mais le strict commentaire des actions en cours est augmenté ou enrichi par le fait que la bête ne se laisse pas aisément tuer, dépecer et tronçonner : la parole de Maïté suit et commente les tentatives d'escapade et les résistances de l'anguille. Son débit est heurté à la mesure des efforts qu'elle fait pour retenir la bête dans un torchon et la forcer à l'obéissance. L'adresse varie alors entre des commentaires bravaches adressés à Micheline ("Là il faut pas être en grande tenue, hein"), et des énoncés adressés directement à l'anguille récalcitrante, d'abord dans le vouvoiement ("N'ayez pas peur ma petite") puis par toutes sortes de cajoleries ("Viens là ma puce, viens là ma biche"). Les réactions de l'animal sont autant d'occasions de resserrer un étau double, celui du torchon et celui de la parole, laquelle se plie aux ondulations de la bête autant qu'elle cherche à la faire plier, que ce soit par intimidation ou séduction. La parole de l'experte cuisinière est indexée à ce corps à corps. Ces interactions produisent la fiction d'un combat physique aussi bien que moral où l'anguille, quoique muette, semble comprendre ce qui se dit :

Maïté : "Elle a peur, hein Micheline ? (À l'anguille) N'ayez pas peur !"
Micheline : "Bah après ce que vous lui avez raconté, évidemment..."

Un certain nombre d'onomatopées et de mots à valeur d'encouragement rythment et accompagnent la prise en main, la mise à mort et le pelage de l'anguille ("Hop", "voilà", "allez allez allez allez, on y va !"). Mais à mesure que les opérations s'avèrent plus difficiles que prévues, le contrat de parole qui lie Maïté et Micheline se modifie. Conventionnellement, le rôle de Micheline est de suivre avec enthousiasme le déroulé des recettes en mettant en avant leur prix raisonnable, leur aspect délicieux et leur facilité d'exécution. Mais ici, soit qu'elle lise dans la résistance de l'anguille un genre d'avertissement moral, soit qu'elle regrette de s'être laissée embarquer dans une manœuvre dont elle pressentait les complications, Micheline est comme prise de mauvaise humeur : "Après ça, pour la peler, ça va être très difficile [...]. Vous m'avez dit que c'était très facile mais pas du tout, c'est pas si facile que ça" geint-elle entre deux "fffffiiiiou" de découragement. La tension culmine lorsque les cuisinières, arcboutées aux deux extrémités de la bête, s'acharnent littéralement à lui faire la peau.

La dépense physique se double d'échanges verbaux exaspérés, sur le mode d'injonctions à "tirer" de plus en plus irritées :"tirez !", "mais tirez, vous !", "tirez, faites pas semblant !" Si la scène avait lieu dans un film de Charlie Chaplin, l'anguille continuerait à résister et les deux comparses finiraient par s'étriper, renversant l'une contre l'autre la frustration causée par l'objet inanimé. Ici, c'est sans doute par le fou rire dont on sent les prémices chez Micheline que la leçon pourrait s'achever, signant une défaite par forfait. Mais l'anguille finit par céder, et la tension se décharge en exclamations jubilantes : "Magnifique ! Victoire !". "Un amusement !" fanfaronne pour conclure Maïté. Un amusement pour nous, assurément.