Little Ivy

Animaux et jeunes enfants ne sont pas les seuls dont on affirme qu’ils "comprennent tout". Certains étendent aux plantes vertes les mêmes facultés d'intellection. Si bien que les priver de communication verbale reviendrait à les négliger. Lorsqu’on est assez éclairé pour avoir conscience des besoins verbaux de ses compagnons feuillus, mais trop accaparé pour les satisfaire, on peut toujours les déléguer. Par exemple, s’en remettre à ce disque édité en 1976, intitulé Plant Talk

"I know you don’t have time to talk to your plants, so I’m going to talk to them for you", dédramatise la voix enregistrée. Et son premier interlocuteur — celui qui, soucieux de sa plante verte, a mis le disque — est invité à lui passer le relais. Après quoi la locutrice établit la communication avec son deuxième interlocuteur, végétal cette fois: elle le nomme et s’enquiert de sa compréhension de la langue utilisée ; s’inquiète des causes de son malaise et établit un diagnostic ("Why are you so droopy ? Oh, I see why".) ; et promet finalement de prendre les mesures qui conduiront à son rétablissement : "We’ll put you in a (?) window and let the sun dry you out, and mist your leaves everyday." 

La situation de communication, apparemment simple, présente pourtant des anomalies logiques manifestes : à quoi bon convaincre le compagnon d’Ivy du gain qu’il peut espérer du disque, puisqu’il se l’est déjà procuré ? A quoi bon faire à Ivy des promesses qu'une voix désincarnée aura bien du mal à tenir ?  C’est qu’en réalité le message enregistré relève de la double énonciation. Pour une locutrice, il y a deux interlocuteurs, qui ne sont pas successifs mais simultanés : pour l’humain les mots et leur sens, pour Ivy la voix et ses inflexions caressantes.

Les premières phrases, apparemment destinées à l'humain, revêtent des inflexions mélodieuses déjà modulées pour le bien-être d'Ivy. Puis à partir de "Let's begin", les phrases qui s’adressent à la plante sont en même temps des instructions déguisées à l’attention de celui qui prend si maladroitement soin d’elle ( Ne pas l'arroser tant que la terre n'a pas séché sur quelques cm au moins ). Elles sont délivrées sur une ligne mélodique qui témoigne d'un instinct pédagogique certain - presque chantonnées : "You won’t get watered again until your pot’s dry (pause) at least an inch down in the soil. OK ?"

Celle qui murmure à l’oreille des plantes est comme ces nounous de choc des programmes de téléréalité, qui viennent rétablir l’harmonie dans une maisonnée dysfonctionnelle, à ceci près qu’ici il ne s’agit pas de jeter un pont entre deux générations, mais entre deux règnes.

Comme souvent dans ces émissions, la locutrice experte pointe un manque de communication : l’hôte d’Ivy est comme un parent maladroit, qui pourtant a voulu bien faire. Son premier souci est alors d'établir un mode relationnel sain, loin des shémas anthropocentristes rétrogrades : L'adresse à la plante se fait au vocatif - et ce qui tombe bien, c'est qu'Ivy, lierre en anglais, est aussi un prénom féminin. Quant au partenaire de la plante ainsi personnifiée, il n'en est en aucun cas le propriétaire : c'est par le vocable "your person" qu'il est désigné.

Mais à époques différentes, idéologies différentes : ce qui aujourd’hui fonde la légitimité de la super-nounou, c’est qu’elle comprend le besoin d’autorité de l’enfant, sa détresse lorsqu'il est confronté à l’absence de limites. Sa soif de discipline. Notre locutrice de 1976 fondait la sienne sur d'autres valeurs. En premier lieu: une capacité à être en phase avec les besoins du monde qui l'entoure, dans toute sa diversité.

L'assurance "I know", apparaît à deux reprises dans notre extrait, avec la même douceur de timbre, une fois à l'adresse de l'humain, "I know you don't have time" , une autre à celle de la plante, "I know you love humidity" signalant une posture de réceptivité indulgente. Et c'est une certaine volupté de l'intime qui donne ses accents à la locutrice: "You don’t like wet feet, do you ? I know you love humidity. But you look like you’re standing in a rice paddy."

Cet ethos, enfin, fait une large part - et c'est un comble pour une voix désincarnée - à la dimension charnelle, sensuelle, de l'existence. Il est surtout question des besoins du végétal, notamment de ses besoins en eau, mais l'humain n'est pas oublié: pour l'inviter à vaquer à ses occupations, la voix suggère un éventail de possibilités: aller en classe ou au bureau, préparer un repas ou, pourquoi pas, faire l'amour. Faire attention à soi, c'est faire attention aux autres.