Les problèmes de la jeunesse

Le 19 mars 1980, François Mitterrand, premier secrétaire du parti socialiste, est l'invité spécial du journal d'Antenne 2. Il a demandé à ce que le chanteur Daniel Balavoine soit présent pour parler des "problèmes de la jeunesse". Las, le journal se termine et Balavoine n'a rien pu dire. Irrité, le chanteur se lève et va pour quitter le plateau, en arguant qu'en une minute il n'aura jamais le temps de dire ce qu'il a à dire, qu'il ne ferait que coller au cliché du "petit merdeux, un jeune qui fout la pagaille". "Mais non, mais non", assure le présentateur Patrick Lecoq. Balavoine se ravise alors, se rasseoit, et assène trois minutes d'une tirade implacable, intense et virtuose, qui bouscule avec un calme maîtrisé le cadre poli de l'information télévisuelle. Ses arguments sont variés ("j'ai encore pris plein de notes au fur et à mesure que vous parliez", dit-il en cours) et percutants (il épingle aussi bien Raymond Barre, premier ministre de droite, que Gaston Deferre, maire socialiste de Marseille). Il cadence son intervention par des répétitions ("Ça intéresserait plus…" ; "Pourquoi…") et des listes de questions qu'il adresse sans relâche à l'ensemble des présents. La parole de Balavoine est bourrée d'informations : il réussit à résumer, commenter et critiquer en trois minutes tout ce qui a été dit au cours de la demi-heure d'émission. C'est une parole proférée d'un ton énergique, égal et tenu, qui sature l'espace de participation de l'émission : elle ne laisse aucune place à l'interlocuteur. Balavoine ne s'arrête pas quand sa langue fourche et lui fait dire "Ça intéresserait mieux de savoir comment…" ou "Ça intéresserait plus de savoir les jeunes Français comment...". C'est d'un bloc qu'il s'exprime du début à la fin de son intervention, sans jamais hausser le ton ni se laisser perturber par les réactions des ses interlocuteurs , et son "et je vous remercie de m'avoir laissé parler" final sonne sur le plateau de télévision comme le retour à une certaine normalité de l'échange télévisuel. 

Au delà de sa forme virtuose, son intervention est aussi intéressante du point de vue des jeux de responsabilité qu'elle engage. Daniel Balavoine est là non en qualité de chanteur mais en tant que "jeune", ce prédicat étant sans cesse rappelé à la fois par le présentateur, par François Mitterrand, et par Balavoine lui-même. Au cours de sa prise de parole, véhémente d'avoir été trop longtemps retardée, il va osciller entre une position de membre d'une communauté ( "j'aurais l'air de paraître pour un petit merdeux, pour un petit jeune qui fout la pagaille..." ; "ils sont plus souvents habillés comme moi les jeunes que comme M. Soisson") et une position de porte-parole (qui lui permet de dire "La jeunesse s'en fout de Georges Marchais !"). En mêlant différents types de responsabilités (parler en tant que ou au nom de),  Balavoine anime la parole de la classe "les jeunes" dont il se donne pour représentant légitime en tant qu'il en fait partie, contrairement au ministre de la jeunesse (M. Soisson) auquel il dénie cette légitimité : "Vous allez pas me dire que c'est un homme représentatif de la jeunesse !" ; "Il n'y a jamais eu un jeune ministre de la jeunesse en France !"

Daniel Balavoine ne semble pas se rendre compte du glissement qu'il opère en passant du "en tant que" au "au nom de" — comme s'il suffisait d'appartenir à un groupe pour en être le porte-parole représentatif et légitime : "Ce que je peux vous dire, c'est que la jeunesse se désespère, elle est profondément désespérée parce qu'elle n'a plus d'appui, elle ne croit plus dans la politique française — et moi je crois qu'elle a, en règle générale, en résumant un peu, bien raison — ; ce que je peux vous dire c'est que le désespoir est mobilisateur, et que lorsqu'il devient mobilisateur il est dangereux, et que ça entraîne des choses comme le terrorisme, la bande à Baader et des choses comme ça. Et ça, il faut que les grandes personnes qui dirigent le monde soient prévenues que les jeunes vont finir par virer du mauvais côté parce qu'il n'auront plus d'autre solution."

Il est d'ailleurs intéressant de noter que dans sa réponse, François Mitterrand entérinera cette position de porte-parole : "Il est responsable de ses paroles, c'est un citoyen comme un autre, mais typique. Et quand je dis typique, c'est parce qu'il représente, à mon sens, des centaines de milliers de jeunes." Pour le candidat Mitterrand, c'est l'art qui lui donne cette légitimité de parler au nom des jeunes, parce que Daniel Balavoine "sait dire et chanter, c'est-à-dire exprimer sous la forme de l'art" la réalité vécue des autres membres de sa classe.