Les Gens

La cour de l’immeuble. Le partage des ordures. Un restaurant qui n’a pas de poubelle à lui. C’est gentil quand même de mettre des fleurs dans la cour. Dans cet extrait de conversation enregistrée à la volée, deux hommes (la personne chargée de l'entretien d'un immeuble et un habitant) se livrent dans la cage d’escalier à un échange qui, partant d’une simple remarque sur l’organisation collective des poubelles, aboutit à un constat sans appel sur le comportement écologique des "gens".

Le point de départ : le restaurant qui jouxte la cour n’a pas de poubelle attitrée ("normalement il doit avoir un local à lui, normalement son container doit être chez lui"). Quand on veut critiquer les pratiques de quelqu’un, on use souvent de détours, de termes modérateurs, de variations de l'inflexion, toutes sortes de stratégies de prudence. On peut par exemple faire un pli, dévier d'un cours thématique ou d'un registre, une manière de parler en parenthèses, de faire louvoyer le fil du discours : "il s’est approprié il s’est mis ses fleurs bon euh c’est gentil c’est c’est sympa". Le locuteur fait ainsi contraster la concession d’un bon point d’aménagement du territoire commun – la cour et les fleurs – avec le fait que, quand même, c’est abusé : "bon mais bref, euh ce serait à lui, réservé à tel truc".

Il siffle, il boume. Cet homme est particulièrement habile au maniement des compressions. La langue parlée est remplie de stratégies visant à gagner du temps, à éviter les redondances, à faire bref.  Parmi les compressions, il y a les onomatopées qu’on entend dans cet extrait, des "toc toc" désignant des actions comme habiter et payer, un"boum" qui renvoie à mettre quelque chose où l’on veut, ou encore trois coups de sifflet pour suggérer une sorte de "ça leur passe par-dessus la tête", c'est-à-dire un je-m'en-foutisme caractérisé. Comme on trouve des sons différents pour imiter le son du coq selon les cultures, d’une communauté à l’autre il y a aussi des sons spécifiques et conventionnels pour figurer des actions ou des états. Les sons n'ont pas seulement fonction de figuration, ils ponctuent aussi le passage d’un énoncé à l’autre.

Le restaurateur n’est pas une exception. Ce sont toutes les entreprises qui devraient être concernées. Et au fond tout le monde. Et tout le monde s’en fout. Pour appuyer son évaluation de la peu probante capacité des "gens" à vivre ensemble, le locuteur va se livrer à une substitution. La substitution est une prise de responsabilité, souvent stratégique, une façon d'usurper la parole d’autrui. En l'occurrence : "les gens". Les gens qui n’ont pas encore les mœurs de l’écologique, du machin, du recyclage dans leur tête. Au nom de qui/quoi ou en tant que qui/quoi est-ce que quelqu’un parle ? Mais aussi parfois, à la place de qui ? Le locuteur ne se contente pas seulement de fabriquer la catégorie "gens", dont il s’exclut, il la fait parler : "on veut faire de l’écologique, du machin, du recyclage, mais les gens c’est pas encore dans leur tête hein, moi j’habite là toc toc je paye, je mets où je veux, boum".

Dans cette argumentation qui va du particulier au général, l’interlocuteur-enregistreur (IE) est là, présent. Il sympathise, par des "mhhm" et autres "oui, c’est vrai oui", et en épousant les courbes mélodiques de son partenaire d'escalier. Parfois la sympathie est un ressort pour relancer l’argumentaire du critique écologique (CE) :

CE : Alors c’est bien beau de faire des manifestations pour l’écologie des trucs comme ça, mais faut peut-être aussi réfléchir !
IE : Bah au quotidien ouais ça se pratique.
CE : Au quotidien comment comment les gens se conduisent !
IE : Mh...

Un bon moyen de terminer une conversation consiste à utiliser des formes toutes faites : adages, proverbes, avis très partagés : il y a un problème avec l’attribution des poubelles du restaurant. Un restaurant c’est une entreprise comme une autre. Les gens se conduisent mal. Allez, une bonne journée.