Le suicide est le seul acte

Dans les années 60 et 70, il arrivait que l'Office de Radiodiffusion Télévision Française propose des programmes alliant un sens tout français du divertissement au souci républicain de l'instruction pour tous. C'est ainsi qu'en 1973 les téléspectateurs français purent découvrir une émission d'une heure et demie, intitulée Psychanalyse, dans laquelle Jacques Lacan répondait longuement aux questions de son élève Jacques-Alain Miller.

De longs plans fixes en noir et blanc nous montrent le psychanalyste, alternativement debout derrière son bureau ou assis dans son fauteuil, les sourcils souvent levés, ponctuant son discours de gestes vifs et imprévisibles. On le voit jouer d'adresses multiples, poser de longs silences redoutables, prendre soudain la voix menaçante d'un ogre ou celle flûtée d'un enfant, marteler du concept au fil d'une ironie tranchante. En d'autres termes, il plisse sans cesse son discours et fait littéralement sursauter le téléspectateur par des ruptures de ton aussi virtuoses qu'effrayantes.

Jacques Lacan emprunte ici la même posture magistrale que dans ses séminaires ou ses conférences : celle moins du conférencier que du tribun ou de l'imprécateur, — voire de l'oracle. Dans l'extrait que nous avons retenu, il répond à la dernière des trois questions de Kant : "Que puis-je savoir ?", "Que puis-je faire ?", "Que m'est-il permis d'espérer ?" Il commence par renvoyer la question à son intervieweur : "Bon eh ben, celle-là hein… Celle-là au contraire de la précédente euh, j'l'adopte pas euh… C'est pas à moi que j'me la r'pose euh, j'vous la renvoie, c'est à dire que j'l'entends cette fois comme venant de vous, parce que pour ce que j'en fais pour moi…"

Cette question ne le regarde pas ("j'y ai déjà répondu, hein !… un p'tit peu, comme ça, bon, hein !") ; elle appartient à celui qui la pose, "comme venant de vous". C'est un des procédés du pli que la variation d'adresse : ici notre locuteur joue à renvoyer le "je" de la question au "vous" de celui qui la pose. Il refuse de prendre ce "je" à son compte. De cette manière, il sort son interlocuteur de sa fonction d'intervieweur et le fait exister en tant que sujet, en tant qu'un "vous" qui peut dire "je" ; non plus comme simple relais symbolique du spectateur (position qu'il a tenue depuis le début de l'émission), mais comme Jacques-Alain Miller, en personne. 

En outre, il fait comme si la question n'était pas "Que m'est-il permis d'espérer ? ", mais "M'est-il permis d'espérer ? ". Elle est donc, d'après lui, mal posée, puisqu'elle ne pose pas l'objet de l'espérance : "Comment me concernerait-elle sans me dire quoi espérer, hein ? Pensez-vous l'espérance (ça arrive, hein !) comme sans objet, hein ?"

 C'est là, à partir de ces deux prémisses — 1. "C'est votre question, pas la mienne" ; 2. "Cette question est sans objet" — que Lacan va opérer, comme la conclusion implacable d'un syllogisme, un nouveau pli dans sa parole : "Vous donc, comme à tout autre à qui je donnerais du vous d'ailleurs, c'est à ce vous que je réponds… Espérez, hein… c'qui vous plaira, hein ! Sachez seulement que j'ai vu plusieurs fois l'espérance qu'on appelle… les lendemains qui chantent mener des gens que j'estimais autant que je vous estime, au suicide, tout simplement. Oui."

Soit : Donc vous, à qui j'ai renvoyé la question, vous, et tous ceux qui comme vous espérez dans des "lendemains qui chantent", je vous réponds personnellement, c'est-à-dire paternellement (Lacan est en effet le beau-père du jeune Jacques-Alain Miller) : continuez à espérer vainement, vous finirez dans le néant.