Le soufflé

Les conversations d'apparence les plus banales recèlent parfois des phénomènes si complexes qu'un dramaturge serait en peine d'en composer de plus beaux. Dans ce court extrait tiré d'un enregistrement personnel d'Esther Salmona, quatre participants à un dîner parlent cuisine. La conversation est simple et spontanée, les interventions réagissent les unes aux autres, les idées se répondent et se complètent, se superposent et se mélangent : c’est une discussion entre amis.

L'extrait commence par l'affirmation d'une opinion qui semble vouloir lancer un débat : "Je suis pas pour le dîner lourd". Mais ici, singulièrement, on ne va pas échanger des arguments pour ou contre, encore moins s'affronter dans la typique compétition d'égos à l'heure de l'apéro. Les trois participants vont au contraire s'engager dans un processus où des perspectives s'enchaînent, rebondissent, se prolongent : on va les entendre élaborer ensemble, comme guidés par une science instinctive de l'harmonie sémantique, un véritable discours collectif — voire choral, si l'on veut bien entendre par choralité le phénomène qui tend à constituer un sujet d'énonciation collectif (cet extrait fait d'ailleurs partie du répertoire de la Chorale de l'Encyclopédie de la parole).

Cette première affirmation ("Je suis pas pour le dîner lourd") est aussitôt actée par le "non" d'un autre participant. Ce n’est pas un non de contradiction, c’est au contraire une manière de soutenir l’affirmation en réaffirmant la négation : "moi non plus je ne suis pas pour". La deuxième phrase "Je suis pour le dîner light par contre" se verra elle ratifiée par un "oui" et un "hmm hmm !", lesquels, en plus d'une valeur d'acquiescement, manifestent peut-être l'intention d'une prise de parole.

Sur le terrain préparé par cette première phrase fleurit d’abord une série de métaphores : "Effectivement si tu parles de mousseux, de choses aériennes" (pour l'un) "qui s'envolent" (pour un autre), "de vapeur justement" (pour une troisième). Mais ces images éparses, lancées contre toute logique (l'idée de la légèreté est ici prise dans un sens plus gravitationnel que culinaire), l'un des convives va aussitôt les rassembler sous la forme d'un plat effectivement mousseux voire vaporeux, qui sinon s'envole du moins monte à la cuisson, voire gonfle comme un ballon, et dont le nom (plus que ce qu'il désigne diététiquement) évoque l'idée de l'air, de la respiration, de la légèreté — le soufflé : "Moi j'ai fantasme de, de soufflés par exemple, j'en ai mangés quand j'étais môme je, je garde une mémoire d'un, du soufflé, pour moi c'est vraiment un truc euh… impressionnant quoi…

Le terme de soufflé lance ainsi comme un thème mélodique. On peut entendre la manière dont aussitôt prononcé le mot est souligné par des "hmm hmm !" confirmatifs d'un participant, puis littéralement repris par un autre ("le soufflé, ouais…") et comment, avant même que le locuteur ait fini sa phrase, la participante féminine embraye : "Je suis sûre que c'était un soufflé aux fruits de mer !" Le soufflé est ainsi collectivement ratifié comme nouveau thème central de la conversation sur lequel tous vont focaliser.

On va alors passer à des tangentes thématiques, des narrations secondes (“moi je garde une mémoire d’un soufflé aux fruits de mer”), troisièmes (“moi j’me souviens qu’on en mangeait”, "ma sœur c'était la spécialiste des soufflés au crabe") où chaque narration reprend de la précédente des traits permettant de la poursuivre et de la développer. Le discours reste très séquencé, avec des élans et des attaques nettes, des interruptions, des interventions toujours très individuées, voire désordonnées, mais par la grâce d'un timing, d'un accord, d'une alchimie, d'une écoute particulière, il parvient à se construire, à se composer harmonieusement : il prend.

Un moment est particulièrement intéressant pour observer la manière dont les idées apparaissent et font leur chemin : c'est la transition thématique qui fait passer le soufflé comme plat-souvenir d'enfance à un phénomène historico-gastronomique (l'hypothèse qu'il y aurait eu, à un moment de l'histoire culinaire française, une mode du soufflé). Le locuteur A lance l'idée mais elle n'est pas relevée : "Y'a aussi des modes comme ça ouais". Puis B reprend l'idée à son compte, comme s'il n'avait pas entendu A : "Pt'êt' c'était à la mode ?". Puis A répond à B comme si l'idée avait effectivement été proposée par B, sans en revendiquer la paternité : "Ouais je pense qu'il y a eu une mode du soufflé, ouais ça c'est sûr…"

C'est A qui a introduit l’idée d’une "mode" mais il l’a fait sur un ton mineur, sans placer l'accent sur ce mot, à un moment où le centre de la conversation était ailleurs ("Ma mère elle faisait souvent ça ouais"). B reprend l’idée sur un ton majeur en plaçant cette fois l'accent sur le terme. Alors le nouveau thème est ratifié collectivement, et la conversation s'engage sur l'époque à laquelle cette mode aurait eu lieu.

Dans ce passage comme dans tout l'extrait, on entend comme une harmonie des interventions : les répliques se succèdent non pas alternativement, comme on imagine en général que la conversation se structure (et comme le théâtre ou le cinéma nous la représentent souvent), mais réellement se superposent ou se chevauchent. Il est remarquable que cette superposition ne soit jamais problématique, comme elle peut l'être dans les débats du genre "Je-vous-ai-laissé-parler-laissez-moi-finir". Ici tous les convives parlent en même temps, mais ils s'écoutent d'une manière ou d'une autre, et le discours ne cesse de progresser, même quand deux paroles s'opposent : "Non, non-non, non-non, c'était plus simple, pas-pas…" Ce n'est pas une cacophonie mais un concert. Comme on l'a vu dès la première intervention, le discours des uns est sans cesse appuyé, entraîné, accompagné par des actes de présence minimaux et quasi-résiduels des autres : "non", "oui", "hmm", acquiescements, rires et exclamations, qui forment comme une ligne de basse soutenant rythmiquement la mélodie thématique.

Il est beau également que le thème principal soit pris en charge tour à tour par chacun des convives, les autres venant spontanément se repositionner en appui ou en contrepoint du soliste intermittent. Il y a dans cet extrait une grande mobilité des fonctions de la conversation (locuteur principal, secondaire, tertiaire), une répartition fluide des places et des positions du discours qui dessine une configuration du discours collectif à la fois très banale et très singulière : celle de l'amitié.