Le personnage de Anna

En 1986, à l'occasion de la sortie du film Mauvais Sang, Juliette Binoche est interviewée par Michel Boujut pour l'émission Cinéma, Cinémas. On définit en général une interview comme une succession de questions et de réponses ; qu'elle soit en direct ou enregistrée, un certain nombre de normes sont à respecter : alternance des questions et des réponses, prévalence des réponses sur les questions, continuité du discours que constitue l'ensemble formé par les questions et les réponses. Ces normes, Juliette Binoche les met à mal en refusant de jouer le jeu de l'interview. Elle répond par des monosyllabes, des oui et des non, des bribes de phrases, des silences, des sourires, des soupirs. Ici, les questions ne  déclenchent nul flot de parole, aucune verve brillante, aucune expression conquérante. L'interviewée joue au contraire avec les limites du mutisme. L’espace entre question et réponse s'étire jusqu'au malaise, forçant Michel Boujut à reprendre la parole et à occuper le terrain. Sur les six minutes que dure l'entretien, on peut estimer tout au plus à quarante secondes le temps de parole de Juliette Binoche et à deux minutes quinze les temps de silence, le reste étant meublé par l'intervieweur.

En situation d’interview, le moment de réflexion de la personne que l'on vient d'interroger peut souvent se traduire par un temps de suspension de la parole. Mais au delà d'une ou deux secondes, le silence est ressenti comme problématique, il trahit une anomalie (et en effet, l'entretien sera diffusé sous l'intitulé "Interview catastrophe"). Ici la suspension devient suspense : va-t-elle répondre ? A-t-elle quelque chose à dire ? Est-elle bien présente à ce qui se passe et à la personne en face d’elle ? Par sa pratique de l'espacement, elle pousse l'entretien à la limite de la rupture. Le spectateur est renvoyé à des hypothèses. Timidité ? Impossibilité de s’exprimer ? Caprice ? Rébellion ? Repli face à la situation d’interview ? Refus de la communication ? Le silence exprime-t-il un jugement muet sur la situation, sur les questions de l’intervieweur ? Est-ce un genre de grève de l'interview ? Une manière de préférer ne pas ? Une indication nous est donnée par l'intervention finale de l'actrice, la plus continue (dix secondes) et la plus construite de toutes ses réponses :  "Ce qui m'embête un p'tit peu, c'est qu'on redit toujours un p'tit peu tout le temps la même chose. Ça on l'a entendu dans des articles, des journaux, même dans des émissions que j'ai faites à la télévision, alors si on fait la même chose... Faudrait parler d'autre chose, quoi" .