Le mot grelot me rend fou

Le 8 janvier 2011, sur les ondes de France Culture, Alain Finkielkraut invite à son émission Répliques le comédien Fabrice Luchini. Il y est question des fameuses Fables de La Fontaine, dont l’acteur s’est fait depuis plusieurs années le porte-voix sur des scènes de théâtre, des plateaux de télévision, ou encore sur disque. Au lieu de la discussion feutrée entre intellectuels à laquelle l’émission a pu habituer son auditeur, se joue ici quelque chose de l’ordre de la performance : pour parler de son rapport aux fables de La Fontaine, Luchini doit passer par sa propre pratique d’acteur / conteur. Ce n’est qu’à travers la déclamation – peu orthodoxe, nous le verrons – que peut percer le commentaire.

La fable citée par le comédien est la seconde du Livre II du premier recueil (1668), Conseil tenu par les rats. À travers l’exemple d'une délibération de rongeurs visant à mettre le redoutable chat Rodilard hors d’état de nuire, l’écrivain délivre une morale comme toujours bien humaine : lorsque l’heure est aux décisions, les idées fusent, lorsqu’elle est à l’action, tout le monde se rétracte. L’extrait récité commence lorsque le doyen des rats « opina qu’il fallait attacher un grelot » au cou du chat. 

Dès les premières secondes, il apparaît évident que nous sommes loin du ton neutre qui est souvent celui de la lecture de textes à la radio. La récitation de la fable est fréquemment interrompue par des commentaires du récitant lui-même ou de son interlocuteur, tandis que certains vers du texte sont l’objet d’une insistante reprise – le segment « opina qu’il fallait, et plus tôt que plus tard / attacher un grelot au cou de Rodilard » est énoncé pas moins de quatre fois. En outre, il s’agit d’une récitation de mémoire et non d’une lecture, ce qui fait subir au texte quelques distorsions. Par exemple, "Opina qu’il fallait" s’entend "Opina qui fallait" (élision du "l") tandis que "attacher un grelot au cou de Rodilard" se transforme tantôt en "attraper un grelot" ailleurs en "accrocher un grelot". Plus loin, une certaine désinvolture dans la diction transformera "je ne suis pas si sot" en "chuis pas si sot".

Mais ce qui frappe le plus, c’est le caractère rythmique de cette récitation. Il est usuel lorsque l’on récite une fable, qui plus est versifiée comme celle de La Fontaine, de cadencer sa parole, c’est-à-dire d’y marquer des accents toniques selon un patron plus ou moins régulier. Luchini s’exécute non sans zèle : sa scansion donne une allure très musicale au texte de La Fontaine. Ici, les trois syllabes du verbe "attacher" sont très nettement décomposées ("at – ta – cher"). Là, l’alexandrin régulier "opina qu’il fallait et plus tôt que plus tard" est récité avec un accent tous les trois temps (123 123 123 123) de sorte qu’apparaisse clairement à l’oreille la subdivision du vers en quatre groupes de trois pieds. Cette carrure paraît si extraordinaire à l’acteur qu’il ressent le besoin de la répéter, cette fois en s’accompagnant d’un claquement de doigt, battant la mesure : "regardez le rythme". Mais ce "rythme" s’étiole dès le vers qui suit, moins régulier : "attacher un grelot au cou de Rodilard" supporte moins bien la subdivision en 4 groupes de 3 pieds (on aurait plutôt un schéma 3 / 3 / 2 / 4). En réalité, le "rythme" dont il est question procède davantage d’une intention arbitraire du récitant que d’un effet de texte. Un peu plus tôt, Luchini avait récité ces mêmes vers en plaçant les accents (assortis d’une hausse d’intonation) sur les premiers pieds de chaque groupe de trois, une accentuation fantaisiste ne semblant se justifier que par le goût du rythme pur : "et plus tôt que plus tard".

Parfois, un mot seul semble mériter un traitement de faveur. L’accentuation la plus spectaculaire reste celle du "grelot", mot qui "rend fou" un Luchini que l’on observe en pleine montée d'extase verbale : "grelot, grelot, y a un grelot", répète-t-il avec un effet de gradation dans l’accentuation et l’intonation, sans que l’auditeur ne soit davantage renseigné sur la nature de la folie dont il se dit affecté. Un peu plus tard, un mot vient à manquer : "je n’sais plus quel est l’mot de de tu sais n’est-il besoin d’élaborer enfin la phrase euh (respiration) euh". Lorsque Finkielkraut, consultant le texte écrit, lui souffle le mot "délibérer", nous avons droit à une reprise immédiate de Luchini, cette fois fortissimo ("ne faut-il que DÉLIBÉRER") comme si le mot "délibérer" s’était chargé d’une signification décisive par le simple fait qu’il avait d’abord fait défaut. 

On pourrait dire que cette sur-accentuation phonétique conjoint les deux sens, anglais et français du terme "emphase". C’est en partie par l’emphasis au sens du soulignement et de l’accentuation, que se joue toute l’emphase (au sens français) du discours : sa propension évidente à s’exhiber, s’écouter, se mettre elle-même en représentation. En partie, seulement, car il faut noter que l’intensité déclamatoire n’est pas le seul outil de l’emphase. Lorsqu’il murmure (notamment à la fin de l’extrait), Luchini est tout aussi emphatique que lorsqu’il claironne : la mise en scène du discours reste la même. Elle est tellement saillante qu’elle ne tarde pas à être explicitée ou thématisée : après avoir vociféré "c’est un miracle" en commentaire des deux premiers vers, Luchini fait soudainement volte-face, et précise mezzo-voce : "alors j’vais pas m’exalter parce qu’après ça fait chier". Cette manière d’anticiper la critique est à entendre non tant comme mea culpa que comme garde-fou, prémunition performative de l’acteur contre une dérive qu’il a lui-même identifiée et nommée.

La fonction de cette emphase serait d’entraîner l’autre avec soi dans une même extase élective. Bien au-delà de toute rhétorique, sa séduction joue au plan des affects. L’enthousiasme ostensible est l’unique boussole de cette récitation un brin confuse, où l’amour du texte fait figure de mot d’ordre. Voici, du côté de Luchini, un "j’adore cette réplique", "le mot foisonne me plaît" et enfin "je sais pas moi ça me rend, ça m’fait penser autrement quoi", et du côté de Finkielkraut un timide "c’est pas mal". À d’autres moments de la même émission, une "sympathie" unit les deux locuteurs, c’est-à-dire une contamination réciproque de leurs paroles. Le rôle de l’histrion Luchini est bien ici celui d’un maître de cérémonie. "Il faudrait pas slamiser La Fontaine non plus" s’inquiète cependant un Finkielkraut que l’on suppose un peu méfiant lorsque son interlocuteur convoque le slam, fût-ce comme contre-modèle à sa performance. "Bah non mais j’te l’de j’te c’est lui qui m’entraîne", se défend l’acteur.

Dans ce bredouillement, on perçoit une première rupture de la convention radiophonique qui veut que l’on vouvoie son interlocuteur, convention à laquelle on sait Finkielkraut très attaché. Plus tard, en plein élan, c’est-à-dire au beau milieu d’un vers, Luchini insère un très familier "attends laisse-moi finir" laissant penser que, par un geste de la main qu’il espérait discret, son hôte cherche à l’arrêter. Le cadre policé de l’émission Répliques est largement transgressé : nous voici dans un genre de talk show où règneraient la tape dans le dos et la connivence amicale des people. Mais cette transgression s’opère sans doute au prix d’un différend implicite : celui qui oppose le respect scrupuleux, un brin fétichiste, de la culture classique à sa vulgarisation médiatique.