Double Rainbow

Le 8 janvier 2010, Hungrybear9562 (de son vrai nom Paul Vasquez)  a mis en ligne sur YouTube la vidéo d'un double arc-en-ciel. Mais il ne fait pas que le contempler : il l'éprouve, il le subit, il le célèbre comme un miracle véritable. Si elle n'avait été repérée quelques mois plus tard par l'animateur de talk-show Jimmy Kimmel, cette vidéo aurait pu rester dans les limbes de YouTube. Mais le comique de profession a reconnu dans ce petit film amateur "la vidéo la plus drôle du monde" et c'est grâce, à cause, ou à partir de lui qu'elle est devenue un mème célèbre, au même titre que la marmotte psychopathe ou que le chat réclamant son cheeseburger. Mais hormis l'autorité comique de Jimmy Kimmel, qu'est-ce qui a pu pousser plus de trente millions de personnes à regarder ce truc ? Pourquoi un tel tube ? Comment le commentaire d'un spectacle naturel peut-il à ce point devenir populaire ? Bref, qu'est-ce qui a fait épidémie dans cette parole ?

Tout commence dans les montagnes du parc du Yosemite, en Californie. On entend d'abord Hungrybear9562 susurrer "Waw, that's a full rainbow". Le timbre bas qu'il utilise donne une impression d'intimité, d'un moment très personnel, presque confidentiel. Il est seul face à un splendide arc-en-ciel "complet". Comme pour ne pas le déranger, il baisse le ton. Il réalise soudainement qu'il ne s'agit pas d'un simple arc-en-ciel mais d'un "double rainbow" qui traverse tout le ciel : "All the way" est prononcé comme une messe basse, mais aussi comme une parole fusiforme dont la trajectoire courbe serait indexée sur celle de l'arc-en-ciel : "All the wayhhhh ! ". Puis atterrissage de cette fusée de mots, ponctuation de la fin de sa demi-lune vocale en faisant appel à son dieu : "Oh my God ! ". Ensuite, toujours pris aux tripes, il nous rapporte l'effet que cet arc-en-ciel double, pourtant plutôt placide, produit sur lui. "Waw, that's so intense". Le "Waw" est percussif, appuyé, coup dans le ventre, tandis que le "That's so intense" s'effiloche, se souffle. Pendant ce temps, l'arc-en-ciel ne dit rien. Contraste comique entre l'indifférence de l'arc-en-ciel majestueux et ce petit homme frémissant à ses pieds.

Par-delà la farce sans fin, l'enthousiasme du Bear a de bonnes raisons d'être largement partagée. L'ivresse emphatique de ses exclamations, les "Whouuuuu" qui se propagent comme un fou rire, l'indécision dans laquelle il nous plonge (est-ce un saint ou un fou ?), le contraste entre la grandeur de son questionnement et ses tournures dérisoires, tout cela fabrique une sorte d'oscillation irrésistible qui, peut-être, nous incite à tomber dans les mêmes extases et à hurler nous aussi notre existence face à l'indifférence des arcs-en-ciel.

Puis le fan insiste, répète ses "Waw" et ses "Man". Ponctuations, hoquet, hiccup. Waw. Man. Waw. On dirait qu'il souffre, qu'il est pris d'un genre de syndrome de Stendhal, qu'il a du mal à supporter l'infinie beauté qui s'offre à lui ; comme n'importe quel mortel voyant soudainement apparaitre un dieu, il se consume. Suit une autre série. D'abord un nouveau "Waw". Puis un autre. Et enfin "Waw-ho-ho" qui est un genre de "Waw" étiré transitionnel. En effet, voilà qu'il ne murmure plus du tout, il y a un crescendo des "Ho" accroché à son "Waw", et le dernier "Ho" du "Waw-ho-ho-ho" amène directement sur le "Oh" de "OH MY GOD. OH MY GOD. OH MY GODAHAHA". Il explose. Après un léger trébuchement ("Oh my that's... "), le timbre de sa voix devient suraigu et il lâche un long "Whouuuuuuuu" qui rappelle le cri du clubber sous MDMA. Ivresse. Rien à l'image ne justifie cette épiphanie, ce haussement de ton, cette saturation, cette perte de moyens. Pourtant, il y a là quelque chose de vocalement transmissible, ce "Whouuuuuu" nous contamine, on rit avec lui, il nous emporte dans le torrent de son exaltation ; après une lente montée toute en murmures liminaires, il lance la teuf. Et ce double arc-en-ciel, qui n'a rien demandé à personne, se retrouve malgré lui devenir le décor iridescent de ce qu'il est difficile d'appeler autrement qu'un orgasme, un jaillissement de plaintes et de joies, une débauche de gémissements ("Whooooo ! Ho Ho my God ! Yeaaaaaaaah !"), une ruine du langage, une petite mort, un mouvement incontrôlable de l'âme se traduisant par des phénomènes vocaux extrêmes.

Puis Hungrybear9562 redescend. Il sanglote de joie. Post-coïtum animal triste. Il ne parle plus vraiment, il n'est plus que soupirs. Parfois encore il appelle son dieu. Moment quasi religieux, pendant lequel un être humain vit une sorte de connexion cosmique avec la Nature. Il retrouve le murmure confidentiel initial et pose une sérieuse question métaphysique : "What does this mean? ". Et puis, sans attendre une réponse qui ne viendra pas, il lâche un long "Ooooooohhhhhh" dilaté comme un extatique cri de joie et de douleur à la fois. Ici, le rire se mélange aux larmes. Il y a quelque chose de désespéré dans les gémissements de cet homme. Il rejoue pour nous, avec emphase et jusqu'à la parodie, la découverte des grands espaces américains. Le parc du Yosemite est un immense parc naturel californien, qui a vu mourir beaucoup de chercheurs d'or avant de devenir une sorte de camping géant que l'on visite en caravane toute équipée. Ici, la Nature peut tuer. Ici, l'Homme est petit, débile, faible, chétif. Hungrybear9562 nous le rappelle, à sa façon. En posant cette grande question fondamentale, il prend une responsabilité. Il porte l'habit de faiblesse de la condition humaine. Sainte-Thérèse s'est perdue dans un immense parc californien et même si ses réactions outrées face à un arc-en-ciel double ont quelque chose de ridicule, il est difficile de remettre en cause sa sincérité. Peut-être qu'Hungrybear9562 pratique l'amour de la sainte abjection — souvenons-nous que le plus cher désir de certains Saint-Pères du désert était d'être méprisés de tous. Frontière indiscernable qui sépare l'extrême humilité de l'extrême orgueil. Folie, idiotie, absurdité comme réponses à une question impossible.

À ce point, la vidéo dure encore plus de deux minutes : au plus haut de son émotion, notre locuteur va dilater à l'envi toutes les sensations et les interrogations possibles face à un phénomène de la nature aussi magique que banal. Le lexique est comme saturé, la parole n'avance plus que par variations et répétitions. Il reprend encore et encore une série d'expressions simples, d'interjections — "All the way", "Double rainbow", "Oh my god", "Wow", "So intense" —  qui seront plus tard répliquées, imitées, caricaturées par de nombreux internautes. La parodie de cette parodie d'extase cosmique, l'effet mème dont la force d'inertie, centrifuge, rotative, est difficilement explicable, a peut-être un moteur simple : l'appropriation. Ces exclamations semblent faire partie du même type de parole que certaines chansons familliales reprises de génération en génération, que certains refrains de tubes imparables, que certains jurons, que certaines blagues, que certains proverbes, dictons, aphorismes, slogans publicitaires. Ce sont des paroles simples, percutantes, sonores, qui ne se transmettent pas par l'étude ou l'enseignement. Elles nous contaminent, nous frappent, entrent en nous malgré nous. Aussi, la rusticité du discours d'Hungrybear9562 a quelque chose des effets de la drogue. C'est une parole qui ne se transmet pas par la justesse de ses propositions, par la force de ses arguments, la clarté de son raisonnement, mais au contraire, par la sensation directe, par l'émotion brute qu'elle dégage. Son excitation nous excite, comme elle semble l'exciter lui-même.

Encore de longs "Oh ooh oooh". Il pleure en constatant les qualités esthétiques de son arc-en-ciel ("It's so bright, so vivid, so beautiful"). Il sanglote. La pluie tombe doucement autour de lui. Le vent souffle. Il appelle son dieu. S'émerveille qu'un arc-en-ciel complet et double soit apparu juste dans son jardin. Au milieu des sanglots, il réitère la grande question, "What does this mean? " et implore une explication ("Tell me !"). De longs sanglots au milieu desquels un "Too much" apparaît. Puis se reprend, renifle. Rappelle encore une fois son dieu. "It's so intense".  Respire et termine son intervention.