On doit reconnaître leurs raisons

Dans cette parole radiophonique de Jacques Rancière, on observe similairement comment, par sa répétition obstinée et presque cadencée, un élément s’installe dans un discours, menaçant de le parasiter. Ici, le "bon" est collé ou "packagé" à d'autres termes marqueurs d'une articulation. Le "bon ben" marque un rapport de conséquence, le "et puis bon" marque un rapport d'addition, tandis que le "en même temps bon" marque un rapport d'opposition. Le "bon" isolé de "bon à la fois" est quant à lui une initiale qui sert à attaquer une nouvelle phrase. Accolé à des marques articulatoires qu'il semble redoubler, ce "bon" obstiné pourrait paraître superflu. Dans un autre extrait de la même allocution, nous retrouvons une série de "bon" semblables qui fonctionnent en package avec d'autres termes articulatoires : "même si effectivement bon", "dans la mesure bon où", "et bon et", "et en même temps bon".  S'agrégeant systématiquement à ces autres unités, tous ces "bon" sont superflus du point de vue de la clarté du discours, c'est-à-dire de l'information à transmettre.

Outre le fait que cette récurrence, produisant un effet rythmique, cadence la parole, elle témoigne d’un déplacement ou d’un décadrage de la parole philosophique. En effet, transportée vers le médium radiophonique, vers un lieu qui n’est pas originellement le sien, la parole philosophique a besoin de quelque chose pour se recontextualiser. Le "bon" joue ici ce rôle de modalisateur, ou de "modifieur", c’est-à-dire de marque qui voudrait dire : "ce que je dis est à prendre dans un certain cadre" ou "pour ainsi dire", un peu à la manière d'un "disons".