De toute urgence

Au téléphone, celui qui prend l'initiative de l'appel possède sur son interlocuteur un avantage stratégique certain : il est prêt, il a préparé son discours, projeté des réponses. Mais qui se heurte à un répondeur peut voir cet atout se retourner contre lui. Le locuteur en effet doit adapter sa parole aux contraintes de la machine : en premier lieu, l'absence d'interlocution l'oblige à transformer une intention de conversation en message, c'est-à-dire en un monologue enregistré, figé, fini ; par ailleurs, le temps dont dispose le locuteur se trouvant limité, il doit adapter sa parole au format proposé, en développant son discours de manière à transmettre le plus commodément les informations qui motivent son appel.

Dans cet enregistrement personnel de Constantin Alexandrakis, une employée de banque veut que son client la rappelle au plus vite. Nous allons observer comment la locutrice renverse à son profit les contraintes du dispositif-répondeur et trouve dans la machine un adjuvant de sa posture offensive. L'information qu'elle souhaite transmettre tient en quelques secondes : "Je suis votre nouvelle conseillère Mme Djala …" ; "Serait-il possible de me recontacter …?" Mais par la répétition forcenée de sa requête, par l'exploitation qu'elle fait de la situation de monologue, par la cadence particulière qu'elle adopte, dénuée de toute espacement, la locutrice dilate son message à l'envi et sature l'espace de la parole, comme si elle ne pouvait se résoudre à laisser libre un terrain susceptible d'être occupé.  

C'est ainsi qu'en l'espace de quarante-cinq secondes, elle enjoint son client de la rappeler pas moins de quatre fois. Elle insiste en outre sur la nécessité d'être diligent, puisque  le segment  "de toute urgence" connait trois occurences, auxquelles il faut ajouter  "rapidement" et sa variation superlative "le plus rapidement possible", ou encore "ce jour" et sa variation : "aujourd'hui, au plus tard lundi", insistance qui se redouble d'accentuations pour le moins pressantes sur les syllabes initiales "tou-", "rap-", et "lun". 

D'ailleurs,  la locutrice elle-même souligne qu'elle répète ses instructions : "me recontacter de toute urgence, je répète : de toute urgence", et ce à deux reprises : "bien vouloir me rappeler de toute urgence, je répète : de toute urgence." Ce commentaire métalinguistique, au lieu de pointer un éventuel excès de sa propre insistance, contribue à construire la figure d'un interlocuteur rétif, dont l'incurie appellerait des mesures fastidieuses. A l'endroit d'un tel individu, on comprend que la plus grande fermeté soit de mise. D'où peut-être les donc un peu incongrus qui scandent le message ("avant de clotûrer donc votre compte (...) donc voilà") et présentent les menaces formulées comme les conséquences logiques et indiscutables d'un défaut d'obtempérer. 

L'idée du temps borné contenue dans le répondeur semble inspirer une rhétorique spectaculaire de l'urgence et exciter l'ardeur comminatoire de la locutrice. Sa tactique de saturation conquérante transforme un vecteur neutre en une machine de guerre.