Ça va venir

Le discours religieux, dans son effort pour réduire l’écart entre l’ordre des mots et l’ordre du monde, est plus qu’aucun autre peut-être assujetti à la nécessité de se donner comme digne de foi. 

Dans ce document extrait d’un enregistrement personnel de Manuel Coursin, un prêtre congolais flanqué de son interprète annonce à ses ouailles rassemblées dans un stade la venue imminente d’un événement propre à combler leur attente. Nous allons voir comment sa parole s’avance lestée des gages de sa propre fiabilité. 

La première chose qui frappe l'auditeur est que la prédication se fait en réalité à deux : les mots du pasteur francophone sont doublés de leur traduction en swahili, et cette parole indexée n'est pas pour rien dans l'efficace du discours. D'abord elle joue un rôle d’adjuvant de l’improvisation : en effet, le locuteur principal peut sur chaque intervention de l'interprète prendre le temps de préparer la sienne suivante, d’autant que c'est lui qui contrôle le système d'alternance des deux discours en débitant le sien en unités plus ou moins longues. En outre, loin de prétendre à la neutralité, la parole de l’interprète est en étroite sympathie avec celle du pasteur, portant au carré la force de conviction des intonations enthousiastes qu’elle reprend en écho. Car l’interprète ne se contente pas de reproduire à l’identique la passion du premier locuteur : à mi-chemin du pasteur et du public des fidèles, il rend ceux-ci témoins des effets produits sur sa personne par la parole de celui-là. Il est comme le groupe-test qui recevrait la bonne nouvelle en avant-première : plus qu’un simple relai, un amplificateur de ferveur. 

Tout l’art du locuteur consiste à porter la joie de son auditoire à son paroxysme, à en exacerber les manifestations. Il instaure d'abord par le tutoiement une relation moins de familiarité que d'élection, une manière de s'adresser non à une communauté (comme le ferait un orateur politique), mais à chaque individu personnellement dans la foule : le discours religieux n'est pas ici ce qui relie les hommes entre eux, mais bien ce qui relie chacun au "dieu tout puissant". Le locuteur construit ensuite son discours en s'appuyant sur la répétition d’une même assurance selon de subtiles variations  : « quelque chose de bien viendra » ; « ça va venir » ; « ça va arriver », « ça ne tardera pas ». Ce procédé produit un effet d'inexorable progression, dont le locuteur va différer le climax pour en redoubler l’intensité. En effet, un crescendo rapide, au début de notre extrait, porte le discours à sa limite explosive ; cependant, le pasteur fait momentanément redescendre la tension par une séquence digressive qui va retarder l'apothéose du discours. 

Cette digression prend la forme d’un passage par le négatif s'attachant à comparer Celui qui « veille toujours à ses paroles » avec ses piteux ersatz terrestres, pères défaillants en qui la confiance est toujours mal placée. Dans la saynète développée par le pasteur, un patron donne à son ouvrier des excuses en lieu et place de salaire : perversion du verbe mis au service de la tromperie, envers déplorable de la promesse tenue. Cette parole louvoyante, toute de circonlocution, est rapportée sur le mode du discours direct : « il n’est pas comme la société dans laquelle tu es embauché, qui après des jours peut te dire : y’a pas moyen de vous verser le salaire parce qu’y a, y a pas eu de bénéfice. » On pourrait nommer « prétérition du bonimenteur » ce moment où le discours religieux se fait commentaire socio-politique : il s’agit pour le locuteur de désamorcer la contradiction qu’un sceptique pourrait opposer à sa bonne nouvelle. Pour convaincre un public qui a déjà fait l’expérience de la trahison, le plus efficace n’est pas d'en nier l'existence, mais plutôt de montrer combien ce qu’on propose s’en distingue. « Celui qui a fait la promesse » n’a rien à voir avec la créature prévaricatrice, prompte à rejeter la faute sur les voleurs de containers. Il n’évolue pas dans le même ordre du langage. 

Tout l’objet du prêche semble finalement être de tenir à distance la déception, d'exorciser l'abattement qui remplira l'auditeur s'il constate que cela ne vient toujours pas. Et c’est ainsi que la forme du discours coïncide avec son objet : en effet, si le discours promet que quelque chose peut arriver, le climax dans lequel il s’achève, exultation du pasteur et de la foule, en fournit la preuve. Quelque chose arrive effectivement, et ce quelque chose est le discours lui-même. L’annonce de la bonne nouvelle est la bonne nouvelle : en se confondant avec son objet, le discours religieux atteint l’idéal de performativité à quoi il tend.