Auction Chant

Aujourd'hui, allons faire un tour dans le monde giratoire des commerçants : une vente aux enchères menée de main de maître par un commissaire-priseur un peu particulier, un auctioneer texan qui pratique l'auction chant, technique vocale de vente qui, pour un non-initié, semble discours cabalistique, glossolalie sans fin, prière chamanique, babil inépuisable, vide de sens, dont n'émergent que quelques chiffres aux accents états-uniens.

Avec sa technique vocale de vente, cet auctioneer est capable de vous faire acheter n'importe quoi, cheval, frigo, bœuf, voiture. Il a machiné une petite ritournelle, tressé un joli poème, combiné une ruse — une Mètis, comme dirait Jean-Pierre Vernant et Marcel Détienne. Il sait fabriquer un contexte ondoyant avec sa bouche : une sorte de cavalcade sonore qui se décline en séries d'impacts ininterrompus, concaténations de syllabes, salves parfois suspendues d'inflexions graves, hachoirs qui soudain coupent la kyrielle compressée de la parole, laissant s'en extraire une à une quelques syllabes qui présagent un bref moment le retour à un cours plus modéré et à une énonciation plus intelligible, mais ne sont en fait que des leurres qui relancent le flux plus implacablement que jamais.

C'est une parole de principe baroque. Le truc de base est la répétition d'un motif. Il y a beaucoup de motifs possibles, chaque auctioneer développe sa propre structure, ses variations personnelles, ses ornements signés, son style à lui. Le plus simple, celui qui est donné en exemple dans les écoles d'auctioneers, commence ainsi : "One dollar bid, now two, now two, will ya' give me two? Two dollar bid, now three, now three, will ya' give me three? ". Dans ce motif, il y a des chiffres et des mots qui sont placés entre les chiffres. Les écoles d'auctioneers appellent ces mots des filler words, de l'anglais to fill, remplir. Mots de remplissage, mots bouche-trou, mots-enduit, qui varient et se répètent différemment selon les auctioneers, chacun son lexique et ses propres mots pâte-à-bois.

Autre exemple : la mise se fait par cinq dollars et comme filler word on utilise "able to bid" (cap' de miser). Ça donne  : "five dollar bid, now ten, now ten, able to bid ten ? Ten dollar bid, now fifteen, now fifteen, able to bid fifteen ? Fifteen dollar bid, now twenty, now twenty, able to bid twenty ?" etc.  Disons schématiquement que ce motif est une petite série qui fait des allers-retours dans une plus grande série qui avance tout droit. C'est une boucle qui progresse dans une suite de chiffres croissante, plus ou moins linéaire. Car à l'intérieur même des filler words, les chiffres eux aussi se répètent, selon quatre apparitions. La première, "one dollar bid" (un dollar en jeu), c'est la mise présente, le point de départ si l'on veut. La deuxième, "now two, now two", c'est la mise à venir, elle est en train de passer, avec ce "now" insistant : c'est le temps de l'occasion à saisir, maintenant ou jamais. La troisième, "able to bid two ?" (cap' de miser deux ?) est à la fois une relance, une question directement adressée au client, la dernière des dernières chances et la rotule de la boucle, le point de bascule, une articulation vers la suite de la suite de chiffres. La quatrième et dernière apparition, "two dollar bid", est une manière de validation, la boucle venant de se boucler, un client a misé, on retrouve un point de départ mais différent, on a avancé, on a augmenté la mise, c'est le début d'un nouveau cycle qui va croissant : "Two dollar bid, now three, now three, able to bid three ? Three dollar bid, now four, now four...".

Le contexte d'une vente aux enchères est compétitif, mouvant, incertain et ondoyant comme une course de chevaux, et les boucles de motifs de notre auctioneer-animateur y sont parfaitement adaptées. Mouvantes, incertaines et ondoyantes, il est très difficile de déterminer qui influence qui dans le jeu de miroir entre le client et l'auctioneer, puisque l'auctioneer influence la décision du client qui influence le chant de l'auctioneer qui influence la décision du prochain client, etc. C'est une autre boucle très certainement, et une boucle des plus complexes à démêler pour nous autres non-texans.

Dans notre extrait, John Korrey, un champion du monde des vendeurs de bétail (déjà reconnus pour être les plus rapides de tous les auctioneers) déploie tranquillement toute sa faconde, toute sa puissance, tous ses trucs. Il est très difficile, voire impossible pour un non-initié, de déterminer ce qu'il fait exactement. C'est une parole qui semble un réseau vivant d'entrelacs, comme les tentacules du poulpe, les spires et les replis du serpent, ou comme les dédales, l'enchevêtrement de salles et de couloirs d'un labyrinthe en pleine expansion. Insaisissable, sans avant ni arrière, ce discours oblique, qui confond en lui-même toutes les directions, nous plonge dans la confusion. La suite de chiffres ne croît pas de manière claire et linéaire. Là, on parle gros sous, big figures. Mille-neuf-cent-quatre-vingt-cinq peut être comprimé en un simple quatre-vingt-cinq et il faut suivre, épier toutes les variations de l'adjudicateur si l'on ne veut pas courir le risque de se perdre en chemin. En ce qui nous concerne, c'est seulement parce que nous savons que le principe d'une enchère est de miser toujours plus haut que nous devinons le mouvement général, que nous ressentons la tension qui anime cette vente. Quelques "yeah ! " épars jaillissent du public de clients à l'affût, sur le qui-vive, mais sont-ce des cris victorieux ou de simples annonces de mises ? Peut-être les deux à la fois. De plus, impossible de comprendre le sens des filler words et tout notre petit savoir théorique, glané parallèlement, s'épuise vite face à la virtuosité du vendeur. On dirait qu'il tourne, retourne et détourne des morceaux de syllabes, comme s'il étirait les chiffres, les tordait dans tous les sens et les tressait les uns dans les autres en une natte de chiffres complexe et indémêlable. La pâte molle des filler words enduit littéralement la suite de chiffres et produit cette espèce de bourdonnement, de drone de paroles, de mantra. Puis tout à coup, l'auctioneer s'arrête net. La suite de chiffres apparaît toute nue, débarrassée du liant des filler words. Elle croît. "Nine seventy five". "Nine Seventy five. Now one thousand, now one thousand". "One thousand, sir ? ". Sur cette adresse, tout repart mystérieusement jusqu'à ce que, brusquement, sans prévenir, il s'arrête net de nouveau. Il semble commenter l'enchère, valider une mise, puis se relance encore de plus belle, subito. Cette fois surgit une adresse : "Now what do you say ? ", puis jaillit un "Yeah ! " très cow-boy. Le chiffre augmente, tourne et retourne sur lui-même, ondulant entre différents borborygmes, peut-être résidus de filler words étirés ou compressés. Encore une adresse, glissée dans un souffle : "Tell me ! ", quelques " Yeah ! " , un léger ralentissement. On rappelle la mise en jeu "Twenty seven to bid", puis "Nine" rebondit de partout "Now nine, now nine, now nine, nine thousand eigthy", on répète la mise, de nouveaux "Yeah ! " giclent au lointain et des chiffres, des chiffres, des chiffres ricochent de partout jusqu'au "Hundred ! " final.

Bon. Afin de sortir de la confusion dans laquelle nous plonge John Korrey, on peut toujours apprendre, dans certains tutoriels où les ruses d'auctioneers sont expliquées, quelques astuces de vente. Parfois, dans un jeu d'adresses au client, on le coince, le pressure, le pointe du doigt, regard dans les yeux, accélération du rythme, accentuation plus forte encore sur les chiffres ou les fillers words ("Now"), interjections nouvelles" Sir ! ", "Come on sir ! ", mais aussi parfois ruses de serpent. Par exemple : alors que Mike vient de miser vingt, on met la pression sur Johnny en lui lâchant un simple cinq pointé du doigt, décollé du vingt de vingt-cinq. On ne mise plus vingt-cinq mais cinq. Pendant cet instant, qui dure une fraction de seconde, on croirait presque une ristourne. C'est une astuce qui peut aussi être dilatée selon un mouvement rotatif, une répétition qui insiste sur l'urgence de donner cinq, now five, gimme five, gimme five, gimme five, gimme five, harcèlement et confusion entre vingt-cinq et cinq (dans la grande série, on donne vingt-cinq, sur le coup, on donne cinq) jusqu'à ce que Johnny cède ("Yeah ! ") parce qu'il n'en peut plus, levant les bras au ciel pour se sortir de la prise, du lien, de la langue sans fin de l'auctioneer. Mais un souffle à peine, vingt-cinq dollar bid, et ça recommence. Nouveau départ pour trente, vers le pauvre Mike, donne moi trente, now trente, now trente, donne moi trente trente trente, le tout toujours ponctué d'un doigt pointé et d'une accentuation sur trente, comme pour marquer le temps, le temps des chiffres qui avancent, le temps du train qui part sans toi. Le même tic-tac-tic qu'un match de ping-pong, il faut saisir une balle toujours en mouvement, à la fois identique et changeante, lancinante et inattendue. Il y a un paquet de gens ruinés par ce truc.

Mais aussi, souvent, l'auctioneer ne cherche même pas à influencer le client. Il déroule simplement un flux bouclé, très puissant, très prenant, très hypnotique, mais qui semble aussi bizarrement monotone. Ça avance tout seul. Elvin Jones, le batteur de jazz, disait que ce qu'il faisait s'apparentait à "un rythme assez proche d'un wagon plat qui avance et sur lequel est posé un autre wagon plat plus petit qui fait des allers-retours". Peut-être que cet aspect prenant, saisissant, hypnotique de l'auction chant vient de ce rythme particulier, de ce fluide où beaucoup de choses se passent à la fois, où sont combinées, d'une manière contradictoire, linéarité croissante et prolifération de boucles répétées/variées. Cette contradiction fait la force et la dynamique de cette ruse, de cette astuce, de ce piège de paroles, comme une sorte d'érotique de la croissance, un conatus de l'inflation.

Vente aux enchères se dit auction en anglais, et auction vient du verbe grec auxo (αὔξω) qui signifie accroître, augmenter, développer, pousser, exciter, animer, renforcer, intensifier, aggraver, exalter, rehausser, glorifier, exagérer, enrichir, améliorer et enfin, dans son sens religieux, pourvoir, orner et honorer. On peut aussi le rapprocher de vigeo ("être plein de force").

Par sa structure, son mouvement contradictoire, à la fois circulaire et linéaire, ce chant est aux prises avec une poussée primordiale. Et, par retournement, il met le client face à l'inexplicable mystère de la vie : le vivant existe sur le mode de la croissance, de l'augmentation, de la métamorphose, du développement. On peut, avec raison, maudire les effets de la finance sur les pauvres Athéniens. Mais il ne s'agit pas de ça. Ce rythme fascinant et terrifiant du marché, c'est peut-être justement cet effet de croissance, cette métamorphose permanente, cette évolution infinie, un principe qui fait que rien n'est stable dans ce monde, que tout change, que tout évolue. On ne peut pas vraiment le nommer ; personne ne sait pourquoi les plantes vertes naissent, croissent, vivent et meurent. Seule peut-être une lecture métaphysique de l'auction chant pourrait expliquer son aspect sauvage, comme sorti des tréfonds de la terre, discours cabalistique, glossolalie sans fin, prière chamanique, babil inépuisable vide de sens.