Alors d'abord sur en fait

Dans ce court extrait de l'émission de radio La Fabrique de l'Histoire du 18 septembre 2009, nous entendons une jeune doctorante, Coralie Immelé, livrer un discours de type universitaire parasité par six répétitions de l'unité "en fait". À première vue, cette répétition est tout à fait superflue et brouille la lisibilité du discours. Dans les tout premiers mots, "D'abord sur en fait le... les...", le "en fait" participe d'un certain bégaiement de la parole, trahit une pensée qui n'a pas encore trouvé sa formulation. Puis le correctif  "enfin" permet à la locutrice de clore la série d'amorces interrompues ("le... les..."), et de lancer le discours dans une direction linéaire. Mais aussitôt après, on observe comment l'unité "en fait" vient s'immiscer à l'intérieur même des phrases et se loger dans la structure grammaticale à des places totalement incongrues, par exemple entre le nom et le complément du nom : "l'application en fait de la tactique militaire en fait des FTP-MOI en fait". Ici, le "en fait" surgit comme tic de langage hors des articulations du discours où il pourrait avoir une fonction de ponctuation ; il se met à parasiter la parole.

Mais il y a parmi cette profusion de ce que l'on interprète comme un tic gratuit, dénué de fonction, une occurrence qui paraît toutefois recouper la fonction ordinaire de l'expression "en fait". Dans l'énoncé "Le livre Le sang de l'étranger montre en fait que", le "en fait" reprend un raisonnement entamé un peu plus tôt. En produisant un certain effet de "dévoilement" ou de "révélation", il légitime la délivrance d'une information que l'interlocuteur — l'auditeur de France Culture — n'est pas censé connaître.

Mais cette parole doit se mesurer à d’autres interlocuteurs que le public invisible de la radio : les invités du plateau, grands pontes et historiens dont la parole fait autorité. De la part de la jeune doctorante, le "en fait" répété fait alors sens comme indice d'une volonté de discours : "je veux dire quelque chose" et pour le signifier, je vais mobiliser le plus possible la marque qui est immédiatement à ma disposition ("en fait"). D'élément superflu, ce "en fait" devient une ressource.