Adieux à la France

En mai 2007, après l'élection de son successeur, le Président de la République Jacques Chirac s'adresse une dernière fois aux Français. C'est un discours qui marque formellement une transition, l’orateur se trouvant alors en équilibre entre deux positions diamétralement opposées sur l'échiquier des fonctions politiques : président des français et simple citoyen. Mais, au fil du discours, on va entendre comment d'autres instances sont mobilisées implicitement ou explicitement. Le trouble qui nous saisit à l'écoute de cette allocution tient précisément au caractère instable de la position d'énonciation. Qui parle exactement  ? Est-ce l'homme ? Le citoyen ? Le Président ? Parle-t-il en son nom propre ? Au nom de l'État ? Du peuple français ? Du gouvernement ? De qui ou de quoi se fait-il la voix ? De qui ou de quoi sa parole est-elle responsable ?

Tout commence par un fond de Marseillaise sur panneau tricolore où l'on peut lire : "Déclaration du président de la République. Monsieur Jacques Chirac". Le cadre de l'énonciation est ainsi formellement (et clairement) posé : le chef de l'État s'adresse aux citoyens français. Les premiers mots du discours viennent sans surprise ratifier ce cadre : "Mes chers compatriotes de métropole, de l'outremer, de l'étranger"

La situation prend cependant très vite un tour particulier : "Demain, je transmettrai les pouvoirs que j'ai exercés en votre nom à Nicolas Sarkozy, notre nouveau président de la République". Le futur est trompeur : c'est en effet au moment où il prononce les mots "notre nouveau président" que Jacques Chirac reconnaît symboliquement et performativement qu'il cède la place. Son statut change : en mobilisant un "nous " qui correspond à la classe des citoyens français moins le président de la République, Jacques Chirac montre qu'il est redevenu un citoyen parmi les autres. Et c'est sans doute pour affirmer l'existence réelle de ce "nous" national qu'il s'attache aussitôt à le célébrer : "Nous sommes les héritiers d'une très grande nation ; une nation admirée, respectée, et qui compte, en Europe et dans le monde".

Pourtant, la suite de son discours montre une rupture brutale de la situation d'énonciation : "Vous avez des capacités immenses de créativité et de solidarité". Ce "vous" auquel il s'adresse soudainement, c'est la communauté du peuple français. Mais en passant du "nous" au "vous ", le locuteur adopte de fait une position extérieure : il s'exclut de cette communauté à laquelle il venait tout juste de se réintégrer. Quelle est donc cette position depuis laquelle il peut dire "vous" ? Est-ce la communauté de ceux à qui font défaut "les capacités immenses de créativité et de solidarité" ? Est-ce parce qu'il se retire du jeu politique que le locuteur Chirac s'adresse soudain au corps actif de la nation comme s'il n'en faisait pas partie ? Est-ce la retraite à laquelle il se trouve réduit qui lui confère à la fois cette modestie philosophique et cette autorité paternelle ? La phrase qui suit nous montre que non.

"Grâce à vous, grâce à votre engagement, nous avons modernisé notre pays pour l'adapter aux profonds changements de notre temps". On comprend mieux le recours au "vous" : il sert à introduire un "nous" qui n'est plus du tout celui du peuple ou de la nation, mais celui des gouvernants, un "nous" dont "vous" ne faites pas partie. "Nous avons modernisé notre pays"... L'usage du "vous" apparaît ainsi comme un artifice rhétorique permettant de re-diviser la communauté des citoyens dans laquelle le locuteur venait de s'inscrire : d'un côté les gouvernés, le peuple ("vous"), de l'autre les gouvernants, le pouvoir ("nous"). En parlant ainsi au nom du pouvoir, le locuteur Chirac peut tracer un genre de bilan de son action à la tête de l'État. C’est un "nous" que l’on peut aussi très bien entendre comme un "nous" de majesté, c’est à dire un "je" déguisé : "j'ai modernisé le pays ; je l'ai fait dans la fidélité à notre identité, etc"

Au passage, on peut noter un autre procédé rhétorique intéressant : quand le locuteur dit "grâce à vous, grâce à votre engagement", le "vous" auquel il s'adresse (qui est donc le "nous " de la nation moins lui) est mobilisé non simplement comme destinataire du discours mais en tant qu'il désigne des acteurs sociaux qui se seraient "engagés" : "vous avez participé" ou "vous avez bien voulu nous aider à ", nous dit-il en substance. Ce cadre énonciatif est très particulier. Car a priori, seul chaque citoyen, individuellement, serait en mesure de dire s'il s'est engagé ou non. Le président entend sans doute exprimer sa reconnaissance aux citoyens, mais de fait il parle à leur place. D'une certaine manière, il parle au nom du "vous" auquel il s'adresse : l'usage du "vous", ici, loin de reconnaître un interlocuteur autonome, sert au contraire à lui prêter des intentions, ce qui est toujours problématique. La fonction présidentielle donne certes formellement (constitutionnellement) à celui qui l'occupe la légitimité de parler au nom du peuple ; mais peut-il pour autant prêter à chaque membre de ce peuple des intentions ? Il y a là comme une transgression du principe d'altérité nécessaire à toute interaction : la reconnaissance d'autrui comme sujet autonome. Il arrive ainsi que les mères parlent à leur bébé à la première personne : "J'ai bien dormi, j'ai très très faim..." Et de fait, la transgression du principe d'altérité s'apparente souvent à une infantilisation. Et peut se vivre comme une violence, puisque le locuteur vole la voix de celui à qui il s'adresse. Le procédé est d'autant plus gênant quand il s'agit de parler au nom de toute une communauté. Dans les soirées électorales, par exemple, on entend souvent des politiciens interpréter les chiffres des résultats comme autant de "messages" que les Français auraient envoyés à leurs dirigeants (ainsi, chez les Grecs, la Pythie disait la parole des dieux à partir des entrailles d'un bœuf sacrifié). Il arrive même — miracle ! — qu'ils entendent des voix à partir de l'absence de voix, comme le montre cette extravagante interview de Frédéric Lefebvre au Figaro le 8 août 2010 : "La très forte abstention aux régionales a traduit de nouvelles attentes des Français, notamment sur la question des gens du voyage et des Roms"

Mais revenons au discours de notre futur ex-président  : "Mes chers compatriotes, une nation c'est une famille". On retrouve le ton paternaliste qui était tout à l'heure celui du "vous avez des capacités immenses ". C'est une affirmation qui sonne dans sa bouche comme une maxime, une définition, une citation tirée d'un traité de morale ou d’un classique de philosophie politique : une idée qui ne se questionne pas, un sentiment partagé par tous, une vérité procédant d'une autorité incontestable. On peut cependant se demander : quelle autorité ? Qui a dit qu'une nation est une famille ? En d'autres termes : qui est l'auteur réel de ce discours ? Roland Barthes appelait "arrogance" cette manière frauduleuse de faire passer une proposition contestable pour une vérité établie : "Tout le monde sait bien que…"

Et on peut en effet se demander de quelle instance se prévaut le locuteur Chirac pour s'arroger ainsi le droit de parler au nom de tous. Ce n'est pas seulement au nom de sa fonction qu'il lui est loisible de prendre ce ton, celui d'une parole sentencieuse et apophtegmatique. C'est aussi, sans doute, à l'heure du départ, au nom de l'expérience et de la vieillesse : c'est au fond en tant que "vieux sage" qu'il s'exprime ici, comme on donne, avant de partir ou de mourir, des conseils ou des lignes de conduite à ceux qui vont rester et vivre. Cette position est d'ailleurs ratifiée par le passage à l'impératif : "Restez toujours unis et solidaires ! " Ici la sentence ne se fait plus sur le mode de l'affirmation, elle devient directement injonctive. Le locuteur aurait pu dire "Restons toujours unis et solidaires !". Mais il choisit de marquer l'injonction par l'adresse directe au "vous " : ce faisant, il s'exclut à nouveau, anticipant déjà son absence. Cette fois, cependant, ce n'est pas un artifice pour réaffirmer le paradigme gouvernant/gouverné, mais une manière (que l'on peut trouver poignante) d'introduire le "je" civil, celui de l'homme Chirac qui s'en va.

En effet, après avoir énuméré les bénéfices de l'union nationale, l'ex-président en vient à parler enfin en son nom propre : "Dès demain, je poursuivrai mon engagement dans ces combats pour le dialogue des cultures et pour le développement durable. Je le ferai en apportant mon expérience et ma volonté d'agir pour faire avancer des projets concrets en France et dans le monde".  Ici, on entend nettement comment le "je" n'est plus du tout celui de la fonction présidentielle mais celui de l'individu rendu à la vie civile (il parle de "faire avancer des projets concrets"). En même temps, se sédimente à ce "je " une sorte de présidentialité résiduelle : ce serait en quelque sorte depuis son expérience d'homme d'État qu'il va mener ces "combats". C'est en somme en tant que président retraité que parle maintenant le locuteur Chirac. Ce passage du "je" présidentiel au "je" civil est d'ailleurs entériné par le passage au temps passé : "Ce soir, je veux vous dire le très grand honneur que j'ai eu à vous servir". Le passé a une valeur performative : celui qui parle est un homme qui a fait son temps.

Pour autant, il peut encore surprendre. Car voici que soudain, sans ambages et presque sans pudeur, il se livre à une sorte de déclaration d’amour : "Je veux vous dire la force du lien qui, du plus profond de mon coeur, m'unit à chacune et à chacun d'entre vous. Ce lien, c'est celui du respect, c'est celui de l'admiration, c'est celui de l'affection pour vous"

Comment un tel énoncé est-il possible ? Comment peut-il assumer l'existence d'un "lien" le reliant, "du plus profond de [s]on coeur", à tous les Français pris un à un ("chacun d'entre vous") ? Comment peut-il revendiquer soixante et quelques millions de relations personnelles ? Car ce n'est plus le Président qui s'exprime ici : c'est la personne, c'est l'homme. L'homme capable "d'émotions, de respect, d'admiration, d'affection".  Et en même temps que le "je" change de statut, on remarque que le "vous ", corrélativement, passe du statut de collectif "peuple" à celui d'un "vous" individualisé  : du "vous" pluriel au "vous" de politesse. Le locuteur Chirac s'adresse ainsi non plus à l'entité globale du Peuple, mais à des particuliers pris personnellement.

C'est alors avec toute la hauteur d'un Père de la nation qu'il s'exprime : c'est par moi ou en moi que vous êtes tous liés, semble-t-il nous dire. Par cette étrange figure, le "je " civil du retraité reprend une hauteur singulière : au moment même où il recouvre le pouvoir de parler en son nom propre, il s'attribue la faculté de parler depuis un lieu inaccessible. Il n'est qu'un homme parmi les autres hommes, mais il est celui par lequel ces hommes font peuple ; il est ce qui tient debout le grand corps de la nation ; le point de vue qui contient tous les autres ; la monade qui reflète la multitude ; la présence en chacun de la France éternelle.

Et puis, presque aussitôt, dans un mouvement d'humilité grandiose, il condescend à se remettre au niveau du "nous" collectif : "Cette nation magnifique, que nous avons en partage, la France, notre nation, mes chers compatriotes" — mais en se réservant quand même in fine cette position particulière qui permet d'énoncer des impératifs moraux : "nous devons toujours en être profondément fiers".

Au terme de son intervention, le locuteur Chirac fait donc jouer en même temps deux positions a priori incompatibles, diamétralement opposées : celle de Président-Père de la nation et celle de simple citoyen. Ce n’est pas la moindre habileté, on l’a vu, de ce discours à responsabilité fluctuante.