Timbres

La collection est partagée entre une certaine idée de l'authenticité de la voix, dans sa naturalité plus ou moins fantasmée, et l'appréhension de la dimension construite du timbre. Le timbre est d'abord désigné comme la donnée proprement physiologique et irréductible de la voix. Il est cependant facile d'observer des phénomènes d'altération et de transformation du timbre. Mais nous nous attacherons surtout à la manière dont les locuteurs peuvent moduler certaines propriétés de leur voix et faire du timbre une ressource. 

Un premier exemple est une collection à lui tout seul. L'actrice Amy Walker donne à entendre, pour un même énoncé, différents accents et autant de manières de modifier sa voix. Pour autant nous reconnaissons très bien, traversant inaltéré toutes ces modulations, le timbre singulier de la locutrice.

Le timbre comme singularité

Dans la performance Deaf Bach, l'artiste Arthur Zmijewski fait chanter des cantates de Bach par des sourds. L’écoute de ce chœur de voix dissonantes donne le sentiment d'avoir accès à une certaine intimité des chanteurs, au son brut de leurs cordes vocales.

Le timbre de la voix résulte de données proprement physiques, anatomiques, physiologiques. Il dépend de l'épaisseur et de la longueur des cordes vocales, ainsi que de leurs conditions d'accolement. Il dépend également des caractéristiques des cavités de résonance (pharynx, bouche et cavité nasale). La combinaison de ces différents paramètres produira pour chaque individu un timbre particulier, tributaire des caractéristiques de son appareil phonatoire. De tous les autres paramètres phoniques par lesquels on peut caractériser la voix (hauteur, intonations, accentuations), le timbre est le plus mystérieux, le plus irréductiblement physiologique. D'une certaine manière, il n'est pas un usage du corps, il est le corps lui-même. 

On peut ainsi "reconnaitre entre mille" le timbre de Macha Béranger sur France Inter, de Sylvie Caspar sur Arte, ou celui de cette petite fille, contrairement à la voix "sans chair" qui interprète ce poème

Parce que le timbre est une donnée difficile à cerner, on aura souvent recours à des métaphores pour tenter de le définir. On dit par exemple que le timbre, c'est la couleur de la voix. A l'inverse, certaines voix sont dites "blanches" quand elles sont chuchotées, non timbrées, comme dans cet extrait du spectacle Peter Peter Pet...er !!!. Mais on pourra également attribuer au timbre une température, une matière, une saveur, une valeur, une luisance, une épaisseur : les timbres de Macha Béranger et de Leona Anderson sont dotés d'une chaleur sombre, tandis que le même timbre de Macha Béranger a en commun avec celui de Gaston Bachelard, de Leonard Cohen ou de Pierre-Alain de Garrigues une épaisseur mate. Le timbre de cet enfant de dix ans est mince comme celui de David Lynch, ou encore de Mary Lou Retton, également doux, ou comme celui de Didier Gustin, qui tend à s'assécher. Tous deux sont clairs comme celui de Paul Léautaud, de cette dame et de Fanny Charmont, ce dernier brillant comme celui d'Auguste Branly, lui-même aigre comme celui d'Antonin Artaud

Les transformations du timbre

Comme nous le montre ce présentateur d'émission pour enfants, il suffit d'inhaler de l'hélium pour transformer radicalement sa voix. 

Les transformations d'un corps sont l'occasion d'entendre les modifications de son timbre, qui peut parfois devenir méconnaissable. Ces transformations marquent néanmoins souvent les stades d'un processus : adolescence, vieillissement, maladie, etc...  A la puberté, par exemple, l’adolescent doit notamment apprendre à réguler la pression de l’air sous ses cordes vocales, sous peine de produire ces « couacs » qui font déraper sa voix vers des aigus en fausset. Une mutation similaire est observable chez les transsexuels  "F to M", dans le cas de traitements à la testostérone. On entend également ici deux enregistrements, avant et après le traitement.

Le timbre, bien sûr, s'altère également en vieillissant. On l'entend ici à trois âges de Marguerite Duras : clair, puis aggravé par le vieillissement et le tabac, et enfin après avoir subi une trachéotomie

Un simple rhume peut modifier la qualité d'une voix jusqu'à la rendre méconnaissable. Plus radicalement, ce monsieur ayant subi une laryngectomie fait entendre un timbre très spécifique : les sons sont produits en avalant de l'air par l'œsophage, et en le restituant sous la forme de "rots", une technique analogue à celle de ce ventriloque. Comme une marionnette étranglée, la voix de cette enfant possédée par un démon et de ce lépreux montrent également des cas de modification extrême du timbre.

Le chenal phonatoire, véritable instrument de la parole, peut se retrouver prolongé par diverses prothèses qui peuvent radicalement modifier la perception du timbre : porte-voix, microphone, sans même parler des spécificités acoustiques du lieu dans lequel la parole est émise. Pierre Schaeffer nous montre ainsi qu'un micro à ruban donnera une couleur spécifique à la voix. Les techniques de mixage permettent également de supprimer ou d'accentuer certaines fréquences de la voix enregistrée, la rendant ainsi à loisir plus grave, plus aigue, plus douce ou plus aigre, horripilante ou irrésistible.

Le timbre comme ressource

Il est difficile de réduire le timbre uniquement à des propriétés physiques : en tant que singularité, marqueur d'identité, il s'agit aussi d'une construction sociale, d'une ressource que le locuteur peut mobiliser et moduler, de manière à produire certains effets spécifiques, en réponse au contexte dans lequel il agit. 

Les techniques de cri des chanteurs de grindcore du groupe Eye Sea nous montrent ainsi une manière de "sortir" de son timbre et de modifier la chair de la voix. À l'inverse, les technologies de communication permettent de jouer avec une très faible intensité, comme le message que cette jeune femme enregistre pour son amoureux.

On a déjà vu le cas de la voix de Sylvie Caspar : suave, intime, érotique. On sait aussi comment les voix des reportages, des dessins animés, des jeux télévisés, des messageries vocales, des répondeurs d'entreprises, des annonces SNCF, utilisent des timbres savamment choisis pour leur caractère plus ou moins rassurant, aventurierdramatique, grave,  institutionnel, etc. La publicité en particulier exploite un petit nombre de "personnages timbraux" selon des codes assez rigides : l'homme de cinquante ans au timbre viril, rassurant et chaleureux, georgeclooneyesque, un peu granuleux et grasseyant, utilisé pour vendre du café, des parfums, des voitures de sport ou annoncer les films du dimanche soir ; la "mère de famille sexy" au timbre clair, souriant, légèrement rengorgé, soutenu par des intonations américaines, qui vante des shampooings ou des lingettes ; le jeune désinvolte au timbre plein d'avenir et aux intonations traînantes, tout prêt à emménager avec sa copine ; le faux-enfant espiègle (écouter aussi Te taper les fesses par terre) à la voix acidulée et enthousiaste ; le personnage de cartoon au timbre irréel et familier à la fois ; le Black des années 90 au ton exagérément grave et articulé. 

C'est ainsi que la profondeur et la chaleur "virile" de la voix de Michel Sardou lui permettent d'asséner, sur un ton paternaliste, quelques vérités bien réactionnaires. De son côté, Bourvil, en s'interviewant lui-même, nous montre comment il use de sa voix pour construire son personnage public.

L'usage du timbre, parmi d'autres stratégies d'interprétation, permet ainsi de répondre aux attentes stéréotypées d'un journaliste comme dans ce canular, ou encore lors de ce meeting du Parti républicain américain, de caricaturer les détracteurs du conservatisme.

La collection se conclut comme elle a commencé par une série d'imitations : dans cette histoire du manga Dragon Ball, racontée par les voix de personnalités connues, c'est surtout la manière dont Poivre d'Arvor ou Johnny Halliday jouent de leur timbre que l'imitateur Yves Lecoq reproduit.

Le timbre, "c’est l’homme (la femme) même", mais tel qu’il ou elle se donne à entendre.