Sympathies

La singularité d'une façon de parler n'est pas déterminée uniquement par les particularités physiques de la voix : sur des plans aussi divers que l'intonation, l'accentuation, le rythme, voire  le timbre, elles sont souvent modelées par des paroles autres, au contact desquelles on apprend à parler ou on modifie sa propre parole. 

Ce phénomène de sympathie se fait jour lorsque la parole d'un locuteur A emprunte des traits à celles d'un locuteur B, qu'il soit présent ou absent. Ce dernier paramètre (présence/absence) distinguera pour nous deux familles : la sympathie in absentia et la sympathie in praesentia


Sympathie in absentia

Il y a sympathie in absentia lorsque le locuteur B est absent, mais néanmoins reconnaissable. L'influence par filiation ou proximité renforcée en est le paradigme : Jean Sarkozy et Marine Le Pen s'expriment le plus couramment du monde en sympathie flagrante avec leur père respectif. Très différents sont les cas où la sympathie fait l'objet d'un jeu ou d'une altération plus ou moins consciente : performance théâtrale du comédien Éric Ruf réinterprétant un entretien de Michel Foucault, ou délire d'un autiste transformant en charabia une imitation du Général de Gaulle. Ailleurs, la sympathie est mobilisée comme un pli ou une incise pour animer, à l'intérieur d'un discours, la parole de l'absent : ainsi ces imitations d'Antonin Artaud et de Winston Churchill.

Ces cas ont pour réquisit implicite que le parler du locuteur B soit connu par avance du plus grand nombre – autrement dit que B appartienne à la classe des "parleurs célèbres". Mais B peut également être un personnage de fiction, tels le loup et la trompe dans la fable de la chèvre de Monsieur Seguin lue par Fernandel. Ailleurs B pourra être un type, une universalité abstraite. Le "mec qui parlait comme ça" dans un sketch de Dieudonné pourra faire écho à l’opposant caricaturé par un jeune politicien conservateur ou encore à la mise en opposition du parler bourgeois et de la langue vulgaire dans une plaidoirie cinématographique.


Sympathie in praesentia.

On dira qu'il y a sympathie in praesentia lorsque A et B sont impliqués dans le même acte de parole – alors la contamination devient sensible en actes.

On en trouve des occurrences particulièrement saillantes dans des situations de traduction simultanée, ainsi ce sermon de David Ogan, en anglais puis en allemand chez l'interprète, avec des intonations très voisines. Lorsque Robert Wilson et Christopher Knowles performent des poèmes sonores, ils forment conjointement une continuité rythmique, syntaxique, tonale, un même flux. Très proches également, ces courbes intonatives des paroles paysannes mises en scène dans le film Biquefarre de Georges Rouquier : la sympathie est ici révélatrice d'une communauté fortement soudée, jusqu'à sa parlure.

Cette forme de sympathie trouve son terrain d'élection dans des situations d'apprentissage, que ce soit un cours de la Star Academy, où l'apprenti chanteur module tel segment d'une chanson de Stevie Wonder à partir de l'interprétation plus assurée de sa professeure ou encore la répétition d'un lied de Stravinsky. Pour amener sa fille à réciter l’alphabet, cette maman adopte un jeu de questions-réponses dans lequel chacune défie l'autre de poursuivre en adoptant sa cadence (écouter aussi Si ! No !). Cas particulier, ce chien auquel sa maîtresse apprend à dire "I love you" ou "Eric Clapton" : la sympathie est alors affaire de projection de B sur A (le désir de B que A parle). Tandis que dans cette scène drolatique du film la Panthère Rose, la sympathie se révèle en négatif, par l'échec répété du processus d'apprentissage.

Moins évidentes à première vue, les sympathies ayant lieu au cours d'une conversation, comme par inadvertance, sont révélatrices de la porosité ponctuelle des manières de parler. Sous sa forme minimale, la sympathie peut prendre la forme d'un soutien : une basse continue de "oui", "hmm", par lesquels un locuteur B encourage A à poursuivre son discours.

Ici, les deux locutrices se mettent à l'unisson sur une même intonation aigüe; là, une proposition lexicale est aussitôt recyclée (écouter Chick chickÉtrange étrange étrange). Là encore, les locutrices parlant parfois simultanément valident leurs propos par la répétition ou par un rire partagé. Dans cette rencontre entre Alain Finkielkraut et Fabrice Lucchini, l'accord intellectuel est tel que la célèbre exubérance du second déteint sensiblement sur la parole du premier. Le présentateur Jimmy Fallon, interrogeant Tom Waits sur les consignes qu’il donne à ses musiciens en répétition, est sympathique à la fois de la réponse présente de son invité, en accentuant comme lui certains mots, et d'une parole entendue précédemment qu'il identifie pour le public comme typique du chanteur (timbre de voix, ton, incongruité des propos).

La contamination peut devenir ludique par effet d'imitation ou d'entraînement, comme dans cette partie de jeu vidéo, dans cette scène de métro ou dans cet extrait du film Je sais rien mais je dirai tout.

À l'échelle d'un groupe important, ce déploiement de marques sympathiques est à même de construire une polyphonie complexe (écouter Chauffe-eau ou Le soufflé). Dans une salle de spectacle, à l’entrée du public, les individus sont à la fois unis par une activité commune - celle de l’attente du début - et séparés. Les conversations sont tournées vers leur objet propre (faire des commentaires sur un ami, raconter un spectacle précédent, etc.) et s’ajustent dans le même temps, par le volume en particulier, au brouhaha qui se forme.