Saturations

On peut appeler saturation l'opération qui met en jeu le cadre d'émission de la parole, en le perturbant, en le troublant, en le parodiant, en le brouillant, en le parasitant ou en le refusant. Par exemple, quand Daniel Balavoine assène sur le plateau du 13h trois minutes d'une tirade implacable, intense et vituose, il bouscule et sature avec calme le cadre poli de l'information télévisuelle. 

Un effet subi 

La saturation peut être un effet subi par le locuteur comme pour ce cas de bafouillement, voire augmentée de l'auto-commentaire de la faillite en cours pour cette introduction à une conférence. On peut comparer ces phénomènes avec la manière dont l'humoriste Pierre Repp utilise le comique de saturation.

Ce sont parfois les larmes d'une amie, d'un disciple ou d'un pair qui saturent le cadre de la parole; ou, plus trivial, le rire du locuteur. La saturation est également provoquée par un évènement extérieur, mystérieux dans le cas de la présentatrice télé Laure Cholewa, ou non-événement dans le cas de ce chat qui refuse d'obtempérer. Les tabloïds nous ont appris ce qui rendait Jean-Luc Delarue si loquace et on suppose que ce spectateur ne boit pas que de l'eau.

C'est une confusion dramatique qui sourd quand un simple dépôt de plainte dans un commissariat tourne à l’épanchement, quand un appel au secours vire à la rage, quand une chronique devient plaidoyer, quand un arc-en-ciel porte à l'extase.

Le cadre même d’énonciation peut se faire l’agent d’une saturation passant par le timbre et la cadence: gorge serrée et débit fluctuant le 10 novembre 2003 sur le plateau du 20h de France 2, ou en mai 2008, quand Daniel Cohn-Bendit intervient au Parlement européen.

Un outil oratoire efficace

Si ce message sur un répondeur téléphonique nous offre un cas de saturation produite par un cadre et des contraintes fantasmées, la saturation imposée par le cadre en est un produit nécessaire pour rendre compte en temps réel d'actions en cours, comme lors d'une course hippique ou d'un match de football.

Quand une militante investit l'espace dialogal d'un direct radio, ou quand Marc-Olivier Fogiel s’entretient avec La Rumeur, ils provoquent une situation saturée d’empêchement de la parole en usant de la répétition. Par contre, le journaliste Marc Kravetz fait d'un défaut un art quand il adresse cette vertigineuse question à l’écrivain Eduardo Manet.
Ailleurs le locuteur imposera et le cadre et son contenu : jeux d'accumulation dans les performances parlées des poètes Anne-James Chaton, Charles Pennequin, concours de vitesse pour ce "speed-debate", liste hypnotique dans cette litanie sectaire, focalisation des attentions avec cette vente de bétail aux enchères.

L'autorité induite par le statut de vedette permet à Francis Lalanne et à Doc Gynéco d'imposer leur monologue saturant. C'est l’absence d’interlocution qui permet une saturation maîtrisée par occupation du territoire de la parole dans cet extrait d’un biff posté sur YouTube, une saturation enrichie d'entrelacs de registres avec le rappeur Rohff, ou mêlant langue maternelle et dialectes supposés dans ce prêche du pasteur Steve Foss. 

La saturation sait aussi procéder du moins et du vide, par exemple quand Juliette Binoche se joue de ce que devrait être un entretien et réduit ses réponses au plus court, ou quand le psychanalyste Jacques Lacan surligne et théâtralise sa parole à grands coups d’espacements.