Résidus

Quels éléments pourrait-on distinguer et qualifier de résiduels dans la parole ? Marques d’hésitations, bafouillages et bégaiements, respirations, tics de langage n’ayant aucune valeur sémantique, cheveux sur la langue, espacements excessifs, vitesses d’élocution non prévisibles, etc. Parfois relevant de la manifestation pathologique, ces éléments se posent comme parasites par rapport à un standard de communication que nous ne pouvons qu'imaginer. Une parole sans résidu serait une parole "transparente" et sans aspérités gênantes, dont la fonction (transmettre des informations) contraindrait la forme.

Trois thèmes structurent la collection : le parasite, l’accident et la ponctuation. La notion de résidu se situe dans un lieu paradoxal, entre l’intentionnel, l’accidentel, le jugement de valeur, ce qui paraît superflu et ce qui ne l’est pourtant pas.
 

Parasites

Si je présente un tiers devant une assemblée, je dois être le plus précis possible. Dans cet extrait où une femme a pour tâche de présenter un chercheur , pour une raison difficile à cerner, on entend qu'elle est incapable de constituer un discours clair, lequel est parasité d’hésitations et de proliférations de "donc"; entre les tics de langage et le sauvetage phatique (écouter aussi Alors d’abord sur en fait, Suivre le mouvement des associations, Ces pulsions de haine affreuse). 

Il peut aussi s’agir d’un défaut articulatoire, qu'il soit provoqué par l'ingestion de substances, comme l'acteur David Hasselhoff en conversation avec sa fille (écouter aussi If you actually go there, We have to be phenomenal), ou par une pathologie plus ou moins handicapante (écouter Orthophonie, Le côté, l’enfance, Tous les matins, Une chose enfantine, La pensée libérale pure et simple).

Mais ce résidu-parasite peut paradoxalement contribuer à dramatiser certaines interventions. C’est le cas d'Erwan, un participant à l’émission de télé-réalité Secret Story. Il peut permettre de faire patienter son interlocuteur quand on cherche ses idées, comme lors de cette expérience d’hypnose que le locuteur essaie de reconstruire en passant par de longs espacements, des claquements de langue et des onomatopées. Dans un entretien pour l'ORTF, Louis-Ferdinand Céline produit une continuité de parole en tapissant son propos de souffles et de murmures comme Brigitte Fontaine qui joue des mélodies et des timbres. La dimension de parasitage peut aussi être utilisée à dessein, c’est le cas de cet extrait dans lequel Charles Manson, lors d’un entretien, utilise la force de brouillage du résidu pour produire un discours volontairement incompréhensible.
 

Accidents

Si je délivre un enseignement, il faut que je sois compris par le public auquel je m’adresse. Un intervenant enregistré à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales bafouille quelques dizaines de secondes, hésite, essaie de se reprendre en vain, et finit par craindre que son auditoire ne le prenne pour un "fou bizarre". L'effet comique de l'accident est le même si quelqu'un fait, publiquement, l’annonce d’un décès.

Le résidu peut également être provoqué par une certaine incompétence linguistique : le plasticien Cédric Anglaret a demandé à un locuteur russophone de lire à voix haute Mort à Crédit, le roman de Louis-Ferdinand Céline. Ce locuteur ne comprend pas ce qu'il est en train de lire, il essaie de réaliser une lecture du texte en ne conservant que les valeurs phoniques des termes, valeurs dont il ne peut fournir que des approximations. Articuler certains sons lui cause des difficultés car il ne peut, comme le ferait un locuteur francophone, anticiper la réalisation sonore de ce qu'il lit. Les critères de prononciation qu’il possède lui sont donnés principalement par la connaissance de sa propre langue, le russe (écouter aussi L’anglais d’une petite fille de 5 ans).
 

Ponctuations

Certains extraits nous ont amenés à poser la question du résidu comme ressource (voir aussi l'entrée Ponctuations). Le fait qu’un mot ou un son soit répété et traité de prime abord comme parasite (par rapport à un idéal syntaxique ou sémantique) n'empêche pas qu'il puisse aussi avoir une fonction d'appui ou de béquille dans le flux du parler. C'est le cas de cet extrait d'une présentation où l'artiste américain Dan Graham livre une parole assez fortement cadencée par la récurrence de la marque d'hésitation "ahm". Cette marque est toujours la même : elle est émise à la même intonation, et parfois sa répétition produit un effet rythmique : ce "ahm" obstiné apparaît — pour prendre une métaphore musicale — comme une basse continue, un bourdon d'où émerge la parole intelligible. Le résidu se fait ici substrat nécessaire de la parole, d’un point de vue pragmatique : de lui dépend la possibilité de parler. En effet, Dan Graham est un locuteur bègue. Il doit poser ce résidu pour que sa parole puisse se faire jour. C'est ce même "ahm" qu'utilise l'acteur Michael Richards pour trouver le ton et les mots exacts pour des excuses après un dérapage sur scène (réécouter Ces pulsions de haine affreuse).
 

Esthétisation du résidu

Enfin, le résidu peut également constituer un matériau à divertissement (écouter aussi Tchic tchic dahY’a deux genres de mecMoi, qu’est ce que j’ai comme blé ? , Qu’est-ce que vous dites ?). Il peut aussi être reconfiguré dans le camp des objets esthétiques, comme dans ce spectacle ou dans la Sequenza III pour voix de femme.