Répétitions

La collection aborde différentes manières de faire de la répétition un outil de parole, selon le stock d'énoncés dont le locuteur dispose dans une situation et les variations qu'il peut y associer. Elle va se déployer entre deux pôles : la suspension, lorsqu'un élément se boucle temporairement dans un énoncé plus large, et la ritournelle, pour laquelle la structure entière de l'énoncé est une boucle.

Commençons avec une annonce faite sur Radio Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. Le message est ici réduit à une phrase répétée à l'identique : c'est précisément la répétition de l'énoncé (appuyée d'un "nous disons deux fois") qui le signale en tant que message codé.


Suspensions

Dans une émission de radio, la diction du chercheur Bruno Karsenti bute parfois sur certains énoncés, produisant la répétition bégayante d'un "euh" résiduel. Ce cahotement introduit de légers arrêts dans le flux de la parole. Une autre temporalité émerge, qui entraîne un changement d'attention chez l'auditeur. 

La répétition d'une syllabe, d'un mot ou d'une phrase induit en effet une compréhension différente, qui peut se complexifier au fur et à mesure des répétitions : ainsi l'énoncé "green trees", au fur et à mesure qu'il est répété par Charles Bukowski, se vide progressivement de sa couleur : "OK, what you gonna do with it ?"

Expédient poétique ou exemple insistant, la répétition d'un énoncé fonctionne également comme un argument qui permet à un locuteur de garder l'autorité dans une situation : c'est ce qu'on peut entendre dans cette répétition d'Igor Stravinsky, ou dans cette interview aux allures d'interrogatoire.

Contrairement au cas particulier de l'annonce de radio Londres déjà cité, la possibilité d'existence d'une répétition tient souvent aux variations qui vont lui être imprimées par le locuteur. Que ce soit chez le sénateur Robert Bird lorsqu'il dénonce des combats de chiens ou chez le cinéaste Jean-Marie Straub lors d'une discussion d'après projection, l'émotion, qu'elle soit feinte ou réelle, se concentre dans un ensemble limité de mots que les locuteurs font résonner en variant leur adresse, leur intensité, leur intonation. L'emphase se mêle d'espacement chez Nicolaz Ceauşescu lorsque son discours, interrompu par l'irruption de la foule, se réduit à un "Alo !" ("du calme !"), répété d'abord comme un ordre puis comme une supplique à son peuple en colère. Également reconnaissable dans ce disque d'hypnose pour insomniaques, la répétition de l'énoncé est aussi la répétition d'un silence dont on entend diverses qualités.

La suspension d'une parole est souvent le fait d'une indexation à une activité extérieure. Mais alors que dans cette vente aux enchères la répétition encourage la reprise d'un mouvement, lors de cet accouchement ou de cet entraînement de majorettes, c'est plutôt une manière de poursuivre ou d'accentuer le cours de l'action, comme le fait entendre cette actrice pornographique. La répétition varie en sympathie avec le travail que demande l'activité à laquelle elle est indexée.


Reprises

Cette partie de la collection présente des cas situés entre la suspension et la ritournelle : à force d'épuisement lexical, la répétition ne fonctionne plus comme un arrêt temporaire dans le flux de la parole, elle constitue la structure même du discours. Elle n'est plus un écart dans la routine d'un discours, elle construit des situations.

Les situations d'apprentissage fonctionnent ainsi par la répétition d'éléments successifs d'un énoncé, que ce soit par le maître lui-même comme dans cette dictée ou par le maître et l'élève dans cette méthode d'apprentissage du russe. Dans ces situations de parole, le vocabulaire est réduit à un ensemble fini. Il peut se limiter à un texte comme dans ces deux derniers exemples, mais également au nombre de stations d'une ligne de métro, aux acteurs d'une intrigue amoureuse ou aux instructions données lors d'un cours de gym. Dans ce dernier exemple, les énoncés se combinent aléatoirement, tout comme les appels de ce rémouleur turc.


Ritournelles

Ici nous écouterons la répétition d'énoncés uniques auxquels viennent s'agréger de nombreuses variations et modifications comme dans cet extrait du film La Panthère Rose.

Que ce soit dans cet enregistrement de tongue twisters, ou dans cette partition de Georges Aperghis, le motif qui se dégage de la répétition met au premier plan la forme de la parole. C'est une opération poétique ordinaire qui peut avoir pour effet d'épuiser une locution et son sens comme dans cette performance de Joseph Beuys, d'accepter son orientation sexuelle, comme dans cette scène du film Les Roseaux Sauvages d'André Téchiné, d'accompagner le souffle d'une femme enceinte en plein accouchement, ou encore d'asséner un message politique, comme lors de cette intervention d'une militante lors d'une émission sur le cirque Gruss.

La répétition est également un outil particulièrement efficace pour construire un groupe : c'est par la répétition d'un slogan que se constitue un chœur de prisonniers dans cette scène du film Dawn by Law de Jim Jarmush. On peut entendre d'autres formes de choralité par répétition dans ces louanges à Allah ou dans cette intervention artistique aux allures de manifestation.

Comme nous avons pu également l'entendre dans l'allocution de Nicolaz Ceauşescu  et dans l'extrait de La Panthère Rose, la répétition d'un même énoncé a aussi pour fonction de préciser, voire de modifier le sens de cet énoncé au fur et à mesure qu'il est répété. Ainsi, dans cette séquence tirée de la série The Wire et cet enregistrement d'une femme parlant à un âne, les seuls mots "fuck" et "sta" tiennent lieu, respectivement, de description de la scène d'un meurtre et de conduite d'un animal.

La collection se ferme sur plusieurs extraits qui, structurés par la répétition d'un énoncé, vont le modifier. Dans cet extrait d'une performance improvisée de Joaõ Fiadeiro, l'énoncé initial va s'augmenter d'ajouts temporaires, mais cette augmentation peut aussi se réaliser par accumulation comme dans cette lecture de Christophe Fiat, ou se combiner à une série comme chez cet homme lisant la rubrique Nécrologie d'un quotidien.

De son côté, le poète Jaap Blonk va répéter un même énoncé ("Der Minister bedauert derartige Aüsserungen"), le compressant de plus en plus, jusqu'à le concasser en une suite de contoïdes purement percussifs.