Projections

Le phénomène que nous avons appelé projection est relativement récent dans l’histoire de la parole humaine. Avant l’invention de l’enregistrement, les situations où l’on s’adressait à un interlocuteur absent étaient plutôt rares : la prière ou l'invocation, le théâtre ou la poésie, la folie. Aujourd'hui ces paroles comportant une adresse projetée sont très présentes dans nos vies, que ce soit à la télévision, à la radio, dans les annonces enregistrées, les serveurs vocaux, les messages de répondeurs ou les vidéos postées sur internet. Dans les situations face à face, la parole s'ajuste et s'accorde en permanence à la parole de l'autre. En revanche, en l'absence d'interlocuteur, le locuteur s’appuie sur l'idée qu'il se fait de celui à qui il s'adresse, donnant à sa parole la forme particulière d'une voix dans le vide.

Dans leur relation avec l’adresse projetée, les formes verbales vont s’ajuster au moins selon le panel de destinataires (une personne, un groupe d’amis, une foule) ; et le degré d’absence des destinataires (des gens dans le métro qui font semblant de ne pas écouter, des auditeurs à la radio, Dieu, des gens dans un aéroport susceptibles d’écouter, etc.). Selon ces deux axes, nous entendrons ainsi des formes des plus standardisées du point de vue de l’adresse, ou au contraire très personnalisées, et des formes où l’on va «faire exister» le destinataire de manière plus ou moins évidente.


Une adresse standard

On entend quotidiennement des paroles à l’adresse générique, cadencées pour convenir par défaut à tout le monde, à tout type d’interlocuteur. Ce sont des paroles à la neutralité étudiée. C’est par exemple la parole des serveurs vocaux, des annonces enregistrées dans le métro, des annonces d’aéroport ou des rituels de type enchères.

C’est aussi la parole des speakerines à la télévision qui doit pouvoir être reçue par toutes les catégories de téléspectateurs.

De même, les annonces de répondeur sont l’occasion pour chacun de construire une parole accueillante pour tous, que ce soit sa petite amie, ses parents, son employeur ou le contrôleur des impôts. On peut ainsi entendre dans ces annonces une standardisation depuis la façon dont le locuteur entend préparer son panel, et établir une relation plus ou moins distante.

On peut entendre d'une autre façon dans cette lecture d'une chanson de Serge Gainsbourg quelque chose de la recherche d'une adresse à tous.  

Dans l’extrait suivant, tiré du making-of d'une radio amateur, on entend précisément la construction d’une adresse standard. Plus précisément, les locuteurs passent sans cesse d’une adresse présente-concrète à une adresse projetée-abstraite.

Le dernier cas, extrait d’un disque d’hypnose, est intéressant dans la mesure où le souci d’une parole opérante pour tous se traduit non par une recherche de neutralité comme dans les exemples précédents, mais à l’inverse, travaille une forme stylisée si étrange qu’elle ne correspond à aucune relation prédéfinie (et peut donc convenir à n’importe qui). 


Un interlocuteur fantasmé

Le phénomène de la projection est particulièrement intéressant quand le locuteur s’adresse à une catégorie donnée de personnes : en se représentant des membres idéalisés de ces catégories, il révèle l'idée qu'il s'en fait. 

Cela peut être l'idée de l'enfant, de l’acheteur potentiel d’un instrument exceptionnel, du fan, d'un possible adversaire, d'un micheton, d’un spectateur ou encore d'un auditeur de radio solitaire. On y retrouve aussi les cas de manuels ou de tutoriels : le locuteur s’adresse à un panel plus ou moins large d'adeptes de gymnastique domestique ou de zouk ; d'auditeurs voulant apprendre à jouer une chanson de John Lennon, ou à parler anglais avec un accent russe

On s'adresse cependant parfois de manière tout à fait similaire au propriétaire d'une plante verte, puis à la plante elle-même. 

L'artiste Amy Walker a enregistré une collection de "Yes" qui font jouer à chaque fois l’idée d’une relation particulière avec le destinataire. De même, cet extrait d’un sketch de Sylvie Joly fait apparaître la fiction d'un interlocuteur importun. 

Les deux extraits suivants sont des situations où l'on peut apprécier deux façons très différentes de s'adresser à la catégorie "peuple" : il s'agit d'un extrait de l'appel radiophonique du Général De Gaulle du 22 juin 1940 et d'un extrait d'une intervention de la Coordination des intermittents et précaires au journal de France 2.

On peut entendre encore la manière très particulière dont cet artiste brut enregistre un message adressé aux "filles et femmes du monde entier". 

D’une manière moins chantonnée on entend quelquefois, dans la rue ou le métro des individus s’adressant à tout le monde et à personne, au public composant la rame du métro, aux salauds, aux manipulateurs dont on doute qu’il soient parmi nous (écouter aussi Mais oui t’as raison).

Enfin, la prière est une parole projetée par excellence. De plus, le prieur instruit une relation totalement fantasmée pour certains, bien réelle et intime pour d’autres. 


Une relation intime

Quand la projection se fait à l’intention d’un interlocuteur familier mais absent, ce qui est mobilisé dans le discours c’est le souvenir de la relation qu’on entretient avec lui, ou que l'on rêve d'entretenir : la projection fait alors apparaître une quintessence de la relation, ou du moins la relation telle que le locuteur la projette. 
Ainsi dans cette lettre d'amour audio ou dans cette cassette d'une femme à sa mère (écouter aussi
Tu es mon autre).

Dans les appels d'un enfant à sa mère absente, on entend ainsi l'intimité résiduelle de la relation mère-fils. 

Un avantage certain de la distance inhérente à la projection, c'est qu'elle constitue un dispositif permettant de dire des choses qu’on ne pourrait pas dire à la personne en face (écouter Te mettre à genouxDedicated to Molly), voire de prononcer des aveux confinant à la la déclaration d'amour.

Dans le cas du fameux discours de transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon: la solennité emphatique d'André Malraux est certes rendue possible par la projection (on n'imagine pas ce genre de discours adressé à quelqu'un de vivant et de présent), mais elle est sans doute amplifiée par la responsabilité du locuteur parlant au nom de la nation et donnant ainsi au discours une emphase remarquable (voir fil Emphases). 

 

Performer une identité

Le cinéma et le théâtre nous donnent le paradigme de situations où l'absence d'interlocuteur réel permet au locuteur de jouer un rôle : ainsi la jeune Isabelle Adjani dans son premier casting, Simone Signoret dans La Voix Humaine, voire Redjep Mitrovitsa interprétant un extrait du Journal de Nijinski (écouter aussi You’re talking to me).

Mais dans des situations non-artistiques, on retrouve également ce genre de phénomène : la projection est ce qui permet de performer l’identité qui lui convient sans encourir le risque d’être interrompu ou remis à sa place. Que ce soit une bande du 7.7 s'adressant à un aspirant rappeur, une employée de banque laissant un message sur le répondeur de son client, une adolescente s'adressant aux lecteurs de son blog vidéo, ou un individu fustigeant "les assassins de Palestiniens", on entend clairement à chaque fois comment le locuteur met librement en scène sa position au sein de la situation d'interlocution.