Projections

Le phénomène que nous avons appelé projection est relativement récent dans l’histoire de la parole humaine. Avant l’invention de l’enregistrement, les situations où l’on s’adressait à un interlocuteur absent étaient plutôt rares : la prière ou l'invocation, le théâtre ou la poésie, la folie. Aujourd'hui ces paroles comportant une adresse projetée sont très présentes dans nos vies, que ce soit à la télévision, à la radio, dans les annonces enregistrées, les serveurs vocaux, les messages de répondeurs ou les vidéos postées sur internet. Dans les situations d'interlocution en face à face, la parole s'ajuste et s'accorde en permanence à la parole de l'autre. En revanche, en l'absence d'interlocuteur, le locuteur est renvoyé à l'idée qu'il se fait de celui à qui il s'adresse, donnant à sa parole la forme particulière d'une voix dans le vide. 


Une adresse standard

La première catégorie rassemble des paroles à l’adresse générique, cadencées pour convenir par défaut à tout le monde, à tout type d’interlocuteur. Ce sont des paroles à la neutralité étudiée. C’est par exemple la parole des serveurs vocaux, des annonces enregistrées dans le métro ou des annonces d’aéroport

C’est aussi la parole des speakerines à la télévision qui doit pouvoir être reçue par toutes les catégories de téléspectateurs.

De même, les annonces de répondeur sont l’occasion pour chacun de construire une parole accueillante pour tous, que ce soit sa petite amie, ses parents, son employeur ou le contrôleur des impôts. 

On peut entendre d'une autre façon dans cette lecture d'une chanson de Gainsbourg quelque chose de la recherche d'une adresse à tous.  

Dans l’extrait suivant, tiré du making-of d'une radio amateur, on entend précisément la construction d’une adresse standard. Plus précisément, les locuteurs passent sans cesse d’une adresse présente-concrète à une adresse projetée-abstraite.

Le dernier cas, extrait d’un disque d’hypnose, est intéressant dans la mesure où le souci d’une parole opérante pour tous se traduit non par une recherche de neutralité comme dans les exemples précédents, mais à l’inverse, travaille une forme stylisée si étrange qu’elle ne correspond à aucune relation prédéfinie (et peut donc convenir à n’importe qui). 

Un interlocuteur fantasmé

Le phénomène de la projection est particulièrement intéressant quand le locuteur s’adresse à une catégorie donnée de personnes : en se représentant des membres idéalisés de ces catégories, il révèle l'idée qu'il s'en fait. 

Cela peut être l'idée de l'enfant ; du client avec un "bureau", des "besoins" et des "ambitions", du fan, d'un possible ennemi, d'un micheton, d'un adepte de gymnastique domestique ou de zouk, ou encore d'un auditeur de radio solitaire

On s'adresse cependant parfois de manière tout à fait similaire au propriétaire d'une plante verte, puis à la plante elle-même. 

L'artiste Amy Walker a enregistré une collection de "Yes" qui font jouer à chaque fois l’idée d’une relation particulière. De même, cet extrait d’un sketch de Sylvie Joly fait apparaître la fiction d'un interlocuteur importun. 

Les deux extraits suivants sont des situations où l'on peut apprécier deux façons très différentes de s'adresser à la catégorie "peuple" : il s'agit d'un extrait de l'appel radiophonique du 22 juin 1940 du Général De Gaulle et d'un extrait d'une intervention de la Coordination des intermittents et précaires au journal de France 2.

On peut entendre encore la manière très particulière dont cet artiste brut enregistre un message adressé aux "filles et femmes du monde entier". 

Enfin, la prière est une parole projetée par excellence, puisqu'elle s'adresse à l'Interlocuteur Toujours Absent, comble du fantasme. 

Une relation intime

Quand la projection se fait à l’intention d’un interlocuteur familier mais absent, ce qui est mobilisé dans le discours c’est le souvenir de la relation qu’on entretient avec lui, ou que l'on rêve d'entretenir : la projection fait alors apparaître une quintessence de la relation, ou du moins la relation telle que le locuteur la projette. 
Ainsi dans cette lettre d'amour audio ou dans cette cassette d'une femme à sa mère

Dans les appels d'un enfant à sa mère absente, on entend ainsi l'intimité résiduelle de la relation mère-fils. 

Un avantage certain de la distance inhérente à la projection, c'est qu'elle constitue un dispositif permettant de dire des choses qu’on ne pourrait pas dire à la personne en face (écouter Te mettre à genouxDedicated to Molly), voire de prononcer des aveux confinant à la la déclaration d'amour.

Dans le cas du fameux discours de transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, la solennité emphatique d'André Malraux est certes rendue possible par la projection (on n'imagine pas ce genre de discours adressé à quelqu'un de vivant et de présent), mais elle est sans doute amplifiée par la responsabilité du locuteur parlant au nom de la nation : responsabilité + projection = emphase. 

Performer une identité

Le cinéma et le théâtre nous donnent le paradigme de situations où l'absence d'interlocuteur réel permet au locuteur de jouer un rôle : ainsi la jeune Isabelle Adjani dans son premier casting, Simone Signoret dans La Voix Humaine, voire Redjep Mitrovitsa interprétant un extrait du Journal de Nijinski.

Mais dans des situations non-artistiques on retrouve également ce genre de phénomène : la projection est ce qui permet de performer l’identité qui lui convient sans encourir le risque d’être interrompu ou remis à sa place. Que ce soit le rappeur Rohff fustigeant un adversaire ou une bande du 7.7 s'adressant à un aspirant rappeur, une banquière laissant un message sur le répondeur de son client, une adolescente s'adressant aux lecteurs de son blog vidéo, on entend clairement à chaque fois comment le locuteur met librement en scène sa position au sein de la situation d'interlocution.