Ponctuations

La phrase écrite dispose de signes pour indiquer au lecteur des coupes, des changements de plan, des rythmes correspondant à une organisation syntaxique, idéelle. Or, sauf à considérer la lecture d’un texte, nous ne parlons pas en phrases. Ce que nous connaissons de la phrase est une ressource pour construire notre dire. Le discours oral contient lui aussi ses indices de ponctuation, relevant de pratiques et d'usages socio-culturels.

La collection Ponctuations rassemble un éventail de ces pratiques consistant à ciseler, construire en segments un flux de parole, et organiser la parole en interaction.

Ponctuation et phrase

Certaines méthodes de ponctuation du flux de parole s’apparentent à celles de la phrase : l’on pourrait transcrire par les signes typographiques conventionnels la façon dont par exemple Laurent Terzief, ou encore Louis Aragon modulent différents espaces pour signaler des points, points virgules, virgules (écouter aussi Un Coup d’couteau dans l’machin), ou encore des "deux points" et des incises, comme dans cet extrait de cours de Gilles Deleuze. Dans son sketch, Michel Leeb joue de cette analogie entre la ponctuation phrastique et la manière de produire une narration comme ressort comique (écouter aussi Silence). À l'inverse, quand un médecin dicte un diagnostic, il énonce les éléments de ponctuation dans une diction d'autant moins ponctuée.

Ponctuation d’unités de la parole

La parole étant bien plus que - voire pas du tout - "dire des phrases", la ponctuation à l’oral rend audible le travail d’un locuteur à découper et lier des unités qui ne sont pas celles de phrases grammaticalement complètes, ou correctes.

On trouve tout d'abord l’utilisation d’items lexicaux. Ce peut être des "bon", des "en fait", des "mon frère", des «yes», pour marquer la fin d’unités, ou encore des tag-questions telles que "n’est-ce pas", ou "hein". On a le même phénomène pour démarrer des unités avec par exemple le "donc" et le "alors", comme dans cet extrait de présentation d'un conférencier.

Ensuite, les locuteurs ont à portée d’autres dispositifs pour poser des balises entre leurs unités à l’oral, non lexicaux ceux-là, comme le "euh" (dans la conférence de Mark Leckey ), le "ahm" new yorkais ou des phonèmes encore moins lexicalisés (comme dans cette présentation d'une conférencière). Et bien entendu le silence peut aussi remplir cette fonction de ponctuation, comme dans cet extrait de conférence de Jacques Lacan (écouter aussi Libéraux sociaux, socialistes de marché). De plus, on entend des formes acoustiques qui fonctionnent comme des scriptes intonatifs contribuant à constituer des unités, comme dans cet extrait où Léon Zitrone annonce le décès de Joe Dassin (écouter aussi Les Philosophes parlent aux philosophes).

La ponctuation fait plus que poser des balises

Le recours à des techniques pour ponctuer son discours ne se réduit cependant pas à délimiter des unités. Ces techniques servent aussi à établir une certaine relation vis-à-vis de ce qui est dit, comme dans cet extrait où un jeune homme utilise régulièrement "c’est ça"  ou dans celui-ci où c’est le "voilà" qui est mobilisé. Dans les deux cas on peut entendre une sorte de mise à jour critique de la part du locuteur. Dans la même idée, on entend Jacques Rancière avec un "bon" qui pourrait fonctionner comme une actualisation de la situation d’énonciation ; ou encore, davantage tourné vers l’interlocuteur, Abel Ferrara avec "you know" ou Patrice Chéreau avec "tu vois".

L’usage des ponctuants ou lieurs, peuvent permettre de résoudre des problèmes liés à une parole qu’on se sent de devoir maintenir. Par exemple dans cet extrait de message de répondeur, où le locuteur essaie d’être là malgré tout, avec des "euh" ou des claquements de langue, ou encore cet extrait où Dan Graham utilise le "ahm" américain pour étayer un discours difficile à rendre fluide en raison d’un problème de bégaiement (réécouter aussi Donc, donc, et voir l'entrée Résidus).

De plus, l’utilisation de formes ponctuées peut permettre de construire des listes (voir l’entrée Séries). Cela peut se faire avec des items comme dans cet extrait avec "et tout", ou simplement en mobilisant des formes acoustiques régulières (écouter Elle fait toujours la belle, Y’a la chimie, la bureautique ; réécouter Les philosophes parlent aux philosophes). Eléments ponctuants qui peuvent même incorporer une évaluation de cette même liste comme lorsque Ségolène Royal énumère les promesses du Président Sarkozy.

Enfin, notre collection illustre le fait que la ponctuation dans la parole ne sied pas seulement au locuteur mais qu'elle peut, d'une part, être une preuve de participation attentive chez les interlocteurs, comme dans cet extrait où Carlo Ginzburg ponctue le tour de parole de Francesca Isidori par des actes de présence et de ratification. D'autre part, et plus généralement, la ponctuation renvoie à des caractéristiques de la situation d’énonciation, de l’activité en cours : Bernard Pivot ne lit pas un texte comme il fait la dictée.