Plis

Parler de pli suppose d'assimiler métaphoriquement la parole à une ligne continue, à un fil (on parle volontiers du fil d'un discours ou d'un récit) : une ligne continue qui serait non pas droite mais courbe, infléchie, ondulée, formant détours et méandres, passant par des types d'énonciations distincts, opérant des sauts qualitatifs entre différentes strates, mais sans solution de continuité. 
 

La légère inflexion du pli

Le pli se reconnaît à l'inflexion qu'il creuse dans l'intonation de la parole, signalant l'ouverture d'une parenthèse provisoire. On remarque ainsi l'intonation descendante d'Alain Robbe-Grillet lorsqu'il énonce sa digression illustrative et didactique sur André Breton. Quant à l'allure légèrement renfrognée de la voix de Jean-Marie Straub, elle s'illumine passagèrement à l'évocation, en passant, d'un "ami d'enfance".

Outre qu'il favorise la digression thématique, le pli permet à un discours de revenir sur lui même et d'anticiper son devenir. Dans cet extrait du cours de Gilles Deleuze sur Leibniz, le plissement sert à mettre en relation différents moments d'une même démonstration philosophique étalée sur plusieurs séances. Une telle réversion des dimensions du temps fournit par ailleurs à l'acteur Jean-Claude Vandamme une théorisation adéquate de sa façon de parler, particulièrement tortueuse.

Le pli comme retard 

Certains plis étirent à l'envi le ou les niveaux secondaires, provoquant un sensible retardement de l'objet attendu du discours. Le tout début de Pour en finir avec le Jugement de Dieu d'Antonin Artaud se plaît à repousser le complément d'objet de la célèbre formule initiale  "j'ai appris hier". Un journaliste chargé de lire une dépêche AFP livre à ses auditeurs un moment de contrition dont la stratégie sous-jacente est claire : faire désirer l'information. Dans cet extrait du film Assassins et voleurs de Sacha Guitry, le personnage joué par Darry Cowl se dérobe par plis successifs aux aveux que lui exige le tribunal. Le comique de ce genre de situation est accusé lorsque bégaiement et contrepèteries créent une multitude de fausses pistes toutes aussi incongrues les unes que les autres, comme chez l'humoriste Pierre Repp.

Le pli saturant / saturé

Le pli est à même de saturer la parole lorsque la hiérarchie des niveaux tend à se défaire et que les éléments périphériques prolifèrent jusqu'à l'excès. Amené à détailler les raisons d'une absence à une réunion de travail, un homme doit user de locutions du type "enfin bref" pour ne pas perdre son fil initial. Dans une question-fleuve posée par Marc Kravetz au romancier Eduardo Manet, invité des Matins de France Culture, les multiples parenthèses ne sont pas tant des digressions que des éléments qui re-parcourent le roman et complexifient le problème. Cas inverse, cette réponse disproportionnellement longue d'un enfant de l'École des fans à la question : "Tu n'es jamais puni à l'école ?"

Une jeune femme appelle l'hôtel où elle a passé la nuit pour savoir si on y a retrouvé la lingerie qu'elle croit avoir oubliée : le récit, a priori simple, se disloque par profusion de détails périphériques ou, un peu plus tard, s'étire en un véritable délire paranoïaque. La saturation par plis atteint son comble lorsqu'à l'incohérence des propos s'ajoute la vélocité du débit : interrogé sur ses liens avec Claude Berri, Jean-Luc Delarue livre à ses interlocuteurs médusés une parole "sans inconscient", née des méandres de son cerveau en pleine ébullition.

Le pli comme libre dérive de la pensée

Dégagée du souci de maintenir un fil univoque, la parole plissée peut se complaire dans une libre dérive, faire louvoyer une conversation à mille lieux de son sujet d'origine sans que cela ne paraisse problématique : ainsi, dans cet extrait, nous pouvons entendre Françoise Sagan passer sans transition des chevaux de course à la détresse des chômeurs. Ailleurs, un même mot ("vert") devient le support d'associations d'idées en coq-à-l'âne, quand l'envie de se raconter intimement devant son public ne conduit Barbara au plaisir de faire comme si elle se perdait dans ses propos.

Lorsque toutefois une telle dérive improvisée ne repose que sur la vacuité du parler pour ne rien dire, elle peut de bon droit provoquer l'ire de l'auditoire.

Tout aussi esseulé, quoique pas tout à fait insensible à ce qui l'environne, un soliloque capturé dans le métro parisien met en série une succession de référents disparates enfilés comme des perles. Le fait étant que le métro offre aux monologues des opportunités de changements d'adresse également propices à quitter son propos principal temporairement.

Enfin, c'est en tant que dérive intellectuelle continue, largement disciplinée toutefois, que se trouve représentée la parole de Jacques Lacan dans le film Télévision de Benoît Jacquot. Ici, le plissement est dramatisé comme manifestation d'une pensée en actes, ménageant comme il se doit ses pauses éloquentes, ses incises, ses citations d'autorité, ses focalisations, ses contrastes d'intonation et d'intensité, etc.