Mélodies

Les grammaires scolaires identifient et enseignent trois types d'intonations correspondant à trois types d’assertion : l’affirmative, l'interrogative, l'exclamative. La première est celle du constat ou du commentaire : sa ligne mélodique "chute" en fin de phrase. La seconde est celle de la question, elle fait monter la voix en fin d’énoncé selon une petite courbe, de manière à marquer un suspens qui demande à être résolu. La dernière est celle de la surprise, également ascendante mais selon une pente plus abrupte, elle semble suspendue à son sommet, figée là-haut par l'évènement qui l'a suscitée. 

Mais la parole connaît en vérité de bien plus nombreuses modulations ; il semble évident qu'on ne parle pas toujours sur la même note et que la parole même la plus ordinaire module ses hauteurs aussi bien que ses rythmes. On peut s’en convaincre en écoutant un extrait de ce morceau de René Lussier

On constate qu'au même titre qu'à leur timbre, on peut reconnaître certains locuteurs à la mélodie de leur parole ; on peut également reconnaître certaines situations aux mélodies qu’elles suscitent. Certains contextes produiront des mélodies plus accidentées, marqueurs de la dimension affective ou rhétorique de la situation de parole. Enfin, la parole pourra tendre vers le chant ou la litanie. On dira alors que tel locuteur parle comme il chante, et la dimension mélodique de la parole, s'émancipant de la nécessité de l'adresse, privilégiera l'expressivité à l'expression.


Inflexions standardisées
 

Certaines paroles semblent s'élaborer à partir de canons intonatifs préétablis. Par exemple, cette annonce SNCF diffusée sur les quais de gare. L'étrangeté de cette parole vient du fait qu’il s'agit d'une parole montée, faite de mots pré-enregistrés qui composent un énoncé cohérent et immédiatement efficace (les voyageurs se rendront sans tarder à la voie 1) tout en révélant dans les hiatus des lignes intonatives, son caractère artificiel ou rapiécé. On a ici un extrait paradoxal qui se donne à la fois comme régulier tout en étant bizarrement inorganique. 

Dans bien des cas, on perçoit clairement la manière dont la parole est sous-tendue (ou sous-entendue) par certains standards mélodiques plus ou moins bien assimilés. Le "bien dire" ou le "bien lire" auxquels ces paroles tendent à se conformer reposent sur une certaine idée de la variété et de la modulation. Cette lecture de roman, ce sermon, cette réponse d’interview, ce récit, visent à animer la scène ou l’énoncé pour les rendre plus attrayants ou plus vivants.

En jouant de plusieurs hauteurs et de plusieurs voix, c’est contre la monotonie d’une parole "monocorde" que ces paroles travaillent (pour une parole monocorde mais passionnante, écouter Mon père de Charles Pennequin).

Dans En rachachant, extrait d'un film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, les hauteurs conventionnelles de la parole sont accentuées à outrance de manière à produire un dialogue étrange, sonnant "faux" tant il s'applique à réciter juste – définition peut-être du "rachacher". On pense aussi à ce reproche parfois adressé à certains acteurs de trop chanter le texte, de se raccrocher à une idée entendue aux dépens de ce qu’il dit.


Sinusoïdes 

Certains extraits de la collection présentent des mélodies remarquables dans la manière qu'elles ont de moduler leurs hauteurs de façon presque sinusoïdale. Cette manière caractérise des énoncés répétitifs dans lesquels le locuteur a soin, en variant les hauteurs, de singulariser chaque itération : c'est le cas de la météo marine, de ce tongue twister ou de cette lecture de Gertrude Stein.  Dans le même ordre d’idée, accélérée et compressée à l’extrême, la mélodie très cadencée de ce commissaire-priseur.

C’est aussi souvent par l’usage ou par l’usure qu’une mélodie sinusoïdale finit par s’imposer, comme dans la petite musique routinière de cette hôtesse de l’air, identique en arabe et en français.

Parfois, la répétition et le patron des modulations s'organisent autour d'une note finale fortement accentuée qui met en relief la dimension sérielle de l’énoncé : liste, énumération, argumentaire. Ce genre de mélodie introduit une cadence, comme on l'entend dans cet extrait d'un film d'Abdellatif Kechiche ou ce cours de Vladimir Jankelevitch. 


Mélodies accidentées 

Alors que la parole standard module ses hauteurs sur quelques tons autour d’une fréquence de base, certaines paroles se distinguent à l’inverse par leur mélodie cahotique, "par sauts et gambades", comme typiquement celle de Vladimir Jankelevitch, dont on peut entendre ici un autre merveilleux extrait. Ces cahots de la mélodie manifestent souvent un genre de trouble de la parole. Trouble physiologique chez ce transsexuel sous traitement hormonal, ou plus largement, trouble ou affection d’une parole qui sous l’effet de l’émotion ou par souci d’en produire, déborde de son lit. 

Ainsi de la véhémence propre aux discours politiques, au plaidoyer, à la diatribe poétique et dans un cas plus musical encore, au prêche de Gospel (écouter aussi C'est bizarre). Ces mélodies « excentriques » participent de l’emphase, entendue comme une manière particulière de théâtraliser la parole. La déclamation de la tragédienne est ainsi emportée par des vagues d'intonations lyriques, montantes et descendantes (écouter aussi  Entre ici, Jean Moulin). 

Ces paroles aux mélodies cahotiques relèvent d’un régime qui excède les bornes normales de l’intonation, elles peuvent faire signe vers le règne pré-verbal des animaux ou des petits enfants. Ainsi chez ce vacher du Poitou qui guide ses bêtes, ou chez cet imitateur de chants d’oiseau. Ainsi du babil du bébé qui se donne à entendre à la fois comme expressif (les affects joyeux ou colériques de l'enfant), intentionnel (le babil est adressé, il escompte certains effets) et expérimental. L'enfant découvre et accorde son appareil phonatoire par une série de gammes intuitives qui lui permettent d'en mesurer la tessiture et d'apprendre à en moduler l'expressivité. On n’est pas loin de certaines démarches de compositeurs ou poètes du XXe siècle qui démontent et réinventent les modalités traditionnelles du chant et les formes usuelles de la parole, que ce soit Raoul Hausmann ou Luciano Berio

Souvent, le fait d’allonger certaines voyelles amène ces paroles au bord du chant comme dans cette cassette d’hypnose, cette lecture d’un poème de et par e.e. cummings ou cette pièce de John Cage.  


Devenir-chant
 

A l'extrémité de notre collection Mélodies sont certaines paroles dont les variations intonatives les emmènent à la lisière du chant. On est dans la zone mixte du chanté-parlé ou du parlé-chanté. Le récitatif d'opéra est ainsi une manière de jouer avec l'organisation tonale de la parole. Parfois le parler est comme une modalité résiduelle du chant (écouter C'est fini là il est fichu il est mort ou La bataille), parfois c'est la structure mélodique du chant qui rend possible l'articulation d'un message, comme dans cet enregistrement réalisé par un artiste brut. Enfin, dans certaines énonciations singulières on peut entendre la manière dont se nouent rituellement l'intention de communiquer et l'autonomie esthétique du chant (écouter Mantra de la compassion, L'enfant du Coran, Chant de chamane) : pour que la parole soit vraiment efficace comme telle, elle doit être chantée ; elle n’est parole précisément qu’en tant qu’elle est chant.