Indexations

Nous dirons qu'une parole est indexée à un événement qui lui est extérieur dans la mesure où elle partage avec lui une certaine durée, un cours d'action auquel le locuteur est lié d'une manière ou d'une autre.

Le commentaire sportif est ainsi une parole qui, de l'événement qu'elle commente, tire non seulement sa raison d'être mais aussi certaines caractéristiques formelles. C’est le cas de la course de chevaux et du commentaire de football : débit qui s’accélère, régression des détails aux moments cruciaux, intensité : plus le commentateur produira un commentaire haletant, plus les auditeurs auront l’impression d’assister effectivement à cette course ou à ce match (écouter aussi Medal wa mieta).

L'indexation pourrait donc se décrire comme suit : un locuteur A partage, représente et transmet par sa parole la durée d’une action B à un interlocuteur C en présence. Ainsi la course de chevaux (B) est rapportée par un commentateur (A) pour des spectateurs (C). L’objet de l’indexation étant alors constitué des mouvements d’un inanimé, de l’action d’un humain ou d’un groupe, de l’action d’un humain sur un cheval, du cheval lui-même, du terrain qui défile en raison d’humains qui mènent des actions sur des chevaux et constituent un intérêt pour des spectateurs et commentateurs.
Un cas typique nous est offert dans cet extrait de description «en temps réel» du déplacement et de l’accueil du Général De Gaulle au Québec. Un très grand nombre de situation se prêtent à ce genre d’action comme les reportages , les commentaires sur des videos et autres reaction videos, les ventes aux enchères . Nous avons aussi trouvé ce cas de description polémique de gestes pour sourds et muets.

(écouter aussi :  Capturer un groupe de macaque rhésus femellesLe premier signal, Look at that big change, The best culinary magic trick, We call this a capitulation, Attentat à Jerusalem).   

 

A partir de ces cas typiques, on peut distinguer un certain nombre d’autres cas qui peuplent la collection :


Explications

Quand A et B sont confondus, c’est-à-dire lorsque un locuteur (A) décrit à un tiers (C) l'action (B) qu'il est en train de faire. Par la parole, je me représente en action à un spectateur. Ainsi, dans cet enregistrement tiré d'un documentaire sur Alfred Cortot, le grand pianiste montre à une jeune femme la manière "rêveuse" dont il lui semble que la pièce Le poète parle de Schumann doive être jouée. Ou encore dans cette analyse harmonique, tirée d'un disque pour apprendre la guitare, où Valérie Duchâteau commente la partition de Bach sur son propre enregistrement du prélude. C’est également le cas de cet extrait d’émission de cuisine où Maïté explique comment exécuter une matelote d’anguille, d’un cours de danse ou encore d’une leçon de mathématiques – et toutes sortes de tutoriels (Une télécommande pour ton magnetoscope) (écouter aussi Ocho cortado).

 


Instructions

Quand B et C sont confondus, c'est-à-dire quand l'action qui est décrite se trouve effectuée par celui à qui s'adresse le locuteur A : ainsi dans cet enregistrement, un maître (A) donne des instructions (B) à son chien, lequel chien est destinataire (C) de la parole. Les trois instructions "Couché !", "Assis !" et "Debout !" dépendent de la réponse du chien. Ce cas présente donc une réciprocité de l'indexation, puisque le destinataire de la parole rétroagit sur le locuteur, comme cet entraîneur de boxe ou ce chef d'orchestre (écouter aussi Nur der Fluß ist weg) . Cette relation à l’indexation peut ainsi produire un effet de co-construction de l’événement décrit, on en a un autre exemple avec l'enregistrement d'une partie de Pictionary ou dans l’effervescence d’un accouchement (écouter aussi Montre ce que tu sais faireVas-y Isabelle). On trouve aussi dans cette famille les cas d’étayage, de «répéter après moi» (Un bon françaisI Barack Hussein Obama). 

 


Observations

Quand A et C sont confondus, c’est-à-dire lorsque le locuteur (A) décrit et commente pour lui-même (C) une action (B) à laquelle il assiste. Dans sa tentative de description de choses vues au carrefour Mabillon le 19 mai 1978, Georges Perec, posté sur la voie publique, note oralement «ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages». C’est aussi le cas de ce poème de Klaus Groh, qui compte les gouttes. L'annonce du rang de la goutte est indexée sur le rythme des chutes, laissant entre chaque annonce un silence non maîtrisé (écouter aussi : La place du Châtelet).

 


Auto-commentaires

Quand A, B et C sont confondus, c’est-à-dire lorsque le locuteur (A) commente pour lui-même (C) une action (B) qu'il est en train de faire. Par exemple dans cet extrait du film Mesrine dans lequel un inspecteur de police (A) énonce à haute voix pour lui-même (C) ce qu'il est en train de taper à la machine (B) (écouter aussi le cas limite Ah-Hooooh).

 

 Ce phénomène d’écrire à haute voix, comme pour soi, est assez courant – on en a un autre exemple dans cette scène de la vie réelle. Mais il semble clair que ce genre d’action, lorsqu’elle est effectuée en public, en prend justement compte. Ce dernier extrait serait donc à la fois un cas du dernier sous-ensemble mais aussi un cas de ce que nous avons nommé l’explication. Les sous-ensembles décrits plus hauts ne sont en effet pas exclusifs les uns des autres. Pris dans un jeu un participant peut à la fois suivre ses actions et celles des autres participants ; pris dans son récit un compositeur peut à la fois commenter ce qu’il fait et le décrire comme une action qui a déjà eu lieu et serait donc presque extérieur à lui. Enfin, on peut observer dans une régie comment se mélange les observations pour soi et les instructions aux cadreurs. Et certaines activités collectives comme voler ensemble requièrent une concentration tant sur soi qu'exprimée aux autres.