Nous dialoguons, je vous laisse parler, vous me laissez répondre : c'est la manifestation la plus évidente de l'espacement dans la parole, comme dans cette (fausse) conversation téléphonique. Mais l'espacement est d'abord un phénomène ou une ressource qui intervient dans le flux d'une parole : on cherche un mot, on rappelle une idée, on ponctue sa phrase, on a un trou. C'est une action en soi qui norme la parole, ou la sort de la norme.
Pauses
L'espacement est un agent structurant de la parole magistrale. Les pauses d'Anne Fagot-Largeault dans un cours au Collège de France ponctuent et mettent en relief certains énoncés, tout comme ceux de Jacques Vergès dans sa plaidoirie au procès de Klaus Barbie. C'est également le cas de Maud Mannoni dans cet extrait de documentaire où l'alternance entre parole et silence soutient la continuité du flux de parole. Le poète Henri Chopin découpe sa parole en de très courts segments et, dans ce sermon catholique, c'est la régularité des espacements qui cadence la parole et témoigne de la volonté de clarté du prêtre. On retrouve ce découpage formel de la parole quand elle est subordonnée à la lecture d'une déclaration d'entre-deux-tours, ou dans ce poème de Claude Royet-Journoud lu par l'auteur dans lequel l'espacement est un équivalent de l'espace blanc laissé sur la page.
Ainsi que le rapporte ce journaliste, la pause peut être un outil de dramatisation médiatique, comme les découpes appuyées de Dominique de Villepin en marge du procès Clearstream. De même, on peut apprécier les silences qui en disent long de Jacques Lacan en 1972 à l'université libre de Louvain, ou encore les pauses du sénateur américain Robert Byrd dans une intervention contre le dressage des chiens de combat en 2007.
Les espacements de plus en plus allongés donnent toute l'ampleur séductrice nécessaire à la parole d'un hypnotiseur : de façon tout à fait similaire, ils appuient l'impression d'intimité et de confiance recherchée par Laurie Anderson dans cet extrait du disque Big Science.
Étirements
On peut idéaliser une parole qui ne connaîtrait dans son flux aucun heurt. Mais si l'espacement est souvent remarquable, c'est en tant qu'il produit un écart par rapport à une norme.
Il est le temps de la réflexion quand la question de Jean-Pierre Léaud est un peu vache, quand celle de Raphaël Enthoven est "tellement bonne", quand le journaliste qui interroge Michel Foucault cherche à le déstabiliser, ou bien quand Juliette Binoche met à mal la norme de l'entretien et joue des limites du mutisme.
Il est étirement, marquant le temps de la remémoration, dans cet extrait d'un récit d'une séance d'hypnose, ou quand l'acteur Grégoire Monsaingeon décrit sa partition d'actions dans une pièce de théâtre.
On peut également entendre des espacements quand la parole dépend d'un événement extérieur. Pour le poète Klaus Groh qui compte des gouttes qui tombent, pour Georges Perec qui décrit simplement ce qui passe dans la rue, pour ce reporter radio pendant la prise de Bagdad en 2003. Mais pour ces bergers, c'est la durée de l'écho qui conditionne la fréquence d'appel d'une vallée à l'autre.
Le surgissement d'un événement peut provoquer un espacement dans la parole, comme semble le redouter Gilles Deleuze dans cet extrait d'un cours à Paris VIII-Vincennes. Ce peut être aussi une carence logistique au Collège de France, ou le peuple de Bucarest en colère le 21 décembre 1989. Parfois l'événement est d'ordre pathologique et fait du silence la matière même d'un dialogue entre une fille et sa mère frappée d'Alzheimer. À l'inverse, il peut être un moyen de rétablissement de la parole comme dans ce témoignage enregistré par un locuteur aphasique.