Choralités

Le premier exemple que nous donnons de la choralité est paradoxal : il s’agit d’un moment de prière collective dans une église évangélique. On entend le brouhaha régulier d'individus qui sont unis par la même activité (s’adresser à Dieu), mais parlent, ou murmurent chacun de leur côté. C’est une forme chorale a minima, dans laquelle les individus sont à la fois ensemble et séparés (écouter aussi Va y avoir du monde dans le fil Sympathies).

La collection va distinguer deux grandes familles de choralités : l’unisson, qui peut être produit de diverses façons, et des formes de paroles distribuées, où un même discours se répartit entre plusieurs locuteurs. Cette distinction en recoupe une autre : les discours collectifs préexistants (rituels ou scénarisés), et ceux où la parole chorale se constitue spontanément autour d’une activité partagée. 

 

Unissons

La choralité la plus élémentaire est sans nul doute la forme de l’unisson, dans laquelle plusieurs individus disent la même chose en même temps. Un moyen simple de produire un unisson est d’exiger d’un groupe qu’il imite un locuteur principal qui donne le ton et l’exemple, comme fait le chef des jeunesses pétainistes et ses disciples, l’officiant et ses ouailles, le leader d’un groupe de supporter, le maître d’école et ses élèves, ou encore un manifestant instruisant une chaîne d’amplification humaineL’unisson s'impose ausi par l'usage et la répétition comme dans cette cérémonie d'une secte californienne.

Parfois la répétition se produit davantage par un jeu d’entraînement que d’autorité, comme dans cet extrait du film Down by Law de Jim Jarmusch, ou dans cette scène de catch

Quand la voix-modèle se retire ou se fond dans la masse chorale, le chœur donne l’impression d’être émancipé, comme dans la récitation scolaire de poésie ou de tables de multiplications, dans les "hakas" des All-Blacks, ou bien sûr dans certaines performances théâtrales

Un cas particulier de choralité est celui où un leader lance un appel auquel le groupe répond par un autre énoncé. Cela peut s’entendre à la messe, dans des manifestations de rue, au Guignol, dans des séances d'instruction de tir de la police nationale, dans cette chasse aux sorcières des Monty Python.

Dans cette action du collectif DurEs à Queer à Nantes en 2010, on peut entendre une multiplicité de modes de choralité écrite : d'abord un unisson ("Où sont mes droits"), puis une prise de parole une à une sur un même modèle ("Je suis pédé où sont mes droits ? Je suis gouine où sont mes droits ?", puis une réponse collective à un appel ("Et qu'est-ce qu'on veut ? L'égalité des droits !"). 

 

Choralités distribuées

La choralité peut évidemment prendre des formes plus subtiles que l’unisson. Un mode très répandu est ainsi la répartition d’un même discours entre deux locuteurs. C’est le cas des duos de comiques ou de troubadours, des orateurs pourvus d’interprètes, des hypnotiseurs qui travaillent en duo, voire, plus exceptionnellement, de personnages de Jacques Rivette faisant mine de se rappeler de souvenirs d’enfance érotiquement partagés

La composition duale semble la plus courante dans ce type de distribution pré-établie (c’est d’ailleurs le cas dans une prière telle qu’on a pu l’entendre, avec un leader et un groupe qui suit). En revanche, on va trouver dans les formes plus libres, plus quotidiennes, des distributions, ventilations réparties sur un nombre très variable de locuteurs.

 

Choralités en émergence

Ces choralités se construisent dans le présent de la parole: plusieurs personnes font ensemble la même chose, chacune à sa façon, mais en poussant la parole dans une direction commune, c’est-à-dire en partageant une activité. On peut ainsi assister à l'émergence d'un sujet collectif. 

Ces activités peuvent être très diverses : 

- apprendre ou répéter, comme ces enfants de deux ans qui apprennent un poème avec leurs parents ; de même un collectif d’artistes qui répète une chorale parlée, ou bien un comédien et un réalisateur qui enregistrent un générique radiophonique (écouter aussi Tu me l'écris je peux p'têtre te dire).

- raconter une histoire, comme Marguerite Duras et Gérard Depardieu dans Le Camion ou encore ce couple relatant un incident de vacances.

- observer ou décrire, que ce soit dans le cadre d'un safari, d'un commentaire sportif, de la supervision de répétitions de danse, ou encore de la préparation et simulation de voltiges en patrouille (écouter aussi Entre le bien et le mal).

- répondre ensemble aux questions d’un tiers, comme ces anciens camarades questionnés par un documentariste, les 4 membres de Pink Floyd s'exprimant tour à tour, les cinéastes Straub et Huillet parlant d’une seule voix, ou bien encore ces adolescents qui construisent collectivement une définition de l’adolescence.

- improviser un discours collectif, comme dans cette performance du collectif W, voire dans cet échange entre deux bébés.

- jouer à décliner des synonymes, comme dans cet extrait de Masculin/Féminin de Jean-Luc Godard.

- se défendre ou se justifier face à une ouvrière récalcitrante, à une grave accusation permettant de faire émerger une cohésion de copines.

- réfléchir ensemble, comme dans cette réunion de travail de l’Encyclopédie de la parole.

- simplement dîner entre amis pour parler d’un plat que l’on a pu cuisiner ou bien chercher des traductions et descriptions d’ingrédients

La collection se conclut par une représentation particulièrement élaborée de choralité entremêlant différents locuteurs, différents textes et différentes langues : il s’agit d’un extrait de la pièce A-Ronne 2 de Luciano Berio.