Cadences

Toute parole s'organise rythmiquement. La parole la plus quotidienne présente des attaques ou des accents plus ou moins réguliers. C'est dans ce "plus ou moins" que s'anime la question de la cadence dans cette collection : dans quelles situations une parole se cadence-t-elle ? Quels appuis apportent la cadence ? Que fait-on avec de la cadence ?


Battre la mesure

Dans cet extrait d’un discours électoral d’Obama, au cours duquel il lance son célèbre motto "Yes we can", on entend comment la parole s'organise selon un raffermissement des accents toniques en un patron régulier. Le discours se cadence. Cette cadence est ensuite reprise à son compte et à sa manière par la foule : "We want change".

La cadence n’est en effet pas toujours monolithique dans la parole : elle fluctue, elle peut souvent s’entendre comme un processus. On entend un discours en voie de cadencement, ou tendanciellement cadencé, comme dans cet extrait où un mineur anglais en grève appelle à la solidarité et à la justice, dans cette performance de Patti Smith, ou encore dans ce messsage d'un politicien américain atypique (écouter aussi We are the generation on the fight back).


Cadences dialoguées

Il arrive qu'une cadence se forme au sein d'une situation d'interlocution, dans le jeu d'alternance des prises de parole. Les locuteurs construisent alors ensemble une cadence, comme dans cette pseudo annonce publicitaire par les Fabulous Trobadors, ou dans cet extrait d’un sketch des Monty Python (écouter aussi Les prières dans les langues).


Cadences martelées

Certaines paroles sont remarquable par l'extrémisme de leur cadencement, dans la mesure où elles ne fonctionnent pas sur l'alternance régulière de temps forts et de temps faibles, mais accentuent toutes les syllabes. C'est le cas de cette lecture de Charles Pennequin. Le paradoxe de ces cadences martelées peut s'énoncer ainsi : toutes en étant les paroles au tempo le plus régulier qu'on puisse imaginer, ce sont peut-être les moins rythmiques qui soient.


Entraînement

On l'a entendu avec Obama, un des effets les plus évidents de la cadence est celui de l’entraînement. On peut délibérément chercher à entraîner l’autre comme dans cet extrait où Fabrice Luchini récite La Fontaine (écouter aussi Colette Magny dans La Bataille). Elle peut parfois aller jusqu'à provoquer un effet de transe sur soi et sur les autres (écouter aussi : Fabienne TabardDedication to the takling of the Beast and the DragonSanta Cruz).


Stucturation

Le plus souvent, la cadence fonctionne comme structuration du discours, puisqu'elle le découpe en unités signifiantes distinctes : c'est ce qu'on peut entendre dans cette déclaration de Dominique de Villepin en marge du procès Clearstream. De manière plus paradigmatique encore, cet extrait d'un documentaire vantant une méthode contre le bégaiement montre comment le handicap est surmonté en découpant les énoncés en syllabes indépendantes martelées. 


Singularisation

La cadence peut être mobilisée pour singulariser un message comme ce générique de radio américaine, ou encore cet extrait de message amoureux sur un répondeur dans lequel l'appelant tente une forme particulièrement cadencée (à partir des paroles d'une chanson du groupe Black Flag). Elle peut s’avérer d’un grand secours pour  ou lire une longue question dans un temps imparti lors d’un jeu, ou constituer un ressort dramatique comme dans cet extrait d’un film de Fassbinder.


Esthétique de la cadence

La cadence contribue facilement à l'esthétisation d'une parole, que ce soit dans la récitation classique, comme ici Maria Casarès, dans des lectures de poésie contemporaine (écouter Ne surtout pas s’endormirWe bomb), des documents de poésie sonore  (I shot Reagan), des morceaux de slam ou de rap (écouter Double TimeI'm that niggerHebs), ou encore des chants traditionnels. 


Saturation et conviction

L'usage de la cadence comme stratégie de saturation est perceptible dans les paroles serrées qui progressent sans espacement. Ce type de rythme à flux tendu rend difficile l'interruption aussi bien que l'interlocution. C'est par exemple évident dans cette intervention de l'avocat Philippe Bilger. C'est une stratégie de conviction. Il n'est donc pas étonnant qu'on observe un cadencement très fort des paroles politiques. La satire qu'en propose Chaplin en est un exemple saisissant. 


Activité 

Certaines paroles se cadencent parce qu'elles sont indexées sur des activités extérieures : c’est le cas d’une course de chevaux commentée, d’une vente aux enchères, ou encore d’un accouchement accompagné. Dans d'autres situations, c'est l'invitation à apprendre quelque chose, à attacher sa ceinture de sécurité, à exercer sa prononciation, qui va cadencer le discours. 

La cadence peut enfin apparaître comme un moyen de faire quelque chose ensemble, comme dire un poème ou bien être ensemble le temps d’un rituel religieux ou d’une manifestation (voir l'entrée Choralités).