Alternances

 

Lors de l'émission Carré VIIIP sur TF1 en 2011, Afida Turner explique à une candidate, sous forme de master class brouillonne et spéculaire, comment se comporter en vedette de variété sur scène. Sa référence étant manifestement la grosse machine anglo-saxonne, elle ponctue ses explications et mouvements simulés de formules anglophones incantatoires. Elle alterne. Si on peut difficilement assurer une explication à cette alternance, on peut au moins la décrire comme une ressource pour dynamiser sa simulation et affirmer une compétence (au moins celle de faire partie de la classe des chanteurs internationaux). L’alternance désigne ce basculement d’une forme langagière à une autre. Si les manières d’alterner sont très diverses, les actions qu’elles contribuent à accomplir le sont tout autant.
La notion d’alternance se ballade sur un continuum allant d’une distribution fonctionnelle entre situations bien délimitées (parler russe dans les champs, en français à la cour), à un basculement plus enchevêtré dans la conversation elle-même. De cette porosité de l’alternance aux connaissances sous-jacentes, aux stratégies, voire aux accidents, il résulte un très grand nombre de cas. Si l’on déplie : alterner avec, sur, pour, entre – ces prépositions ne s'excluent pas les unes les autres, mais fonctionnent ici comme des vecteurs.

L’alternance se produit souvent au sein d’une communauté (famille, collègues, etc.) qu’elle contribue à définir (alterner avec). Une personne peut avoir l’habitude (et la partager avec ses partenaires) lors d’un dîner, de basculer semble-t-il à brûle-pourpoint  entre français, espagnol et anglais. La plasticité de cette alternance ne réclame aucune justification lorsqu’elle se produit : c’est ainsi que l’on fait. On peut émettre l’hypothèse qu’une telle alternance suppose qu’au moins un des partenaires est capable de saisir un ou plusieurs de ces parlers (écouter aussi En grec avec ma mère en italien avec mon père). Il y aurait donc une fonctionnalité minimale à cette alternance, celle de constituer un réseau de présences sous formes de validations régulières que les participants peuvent attraper au vol (écouter aussi Coraggio). 
C’est ainsi assez distinct d’un cas d’apprentissage comme dans cet extrait de classe d’allemand avec Michel Thomas. Ici l’alternance est un but en soi : comme une étape vers le bilinguisme, l’alternance s’exprime par tentatives et relances. De même dans cet extrait où une adolescente anglophone s’essaye à différentes variétés de français devant sa caméra. Les commentaires sur les essais ratés se font aussi bien dans la langue native que dans la langue étudiée. A des niveaux divers de maîtrise, l’alternance peut ainsi refléter une distinction entre des tâches, comme dans cet extrait de classe de lycée français à San Francisco  (écouter aussi You see the difference ?).

Toujours dans la lignée didactique, l’alternance peut constituer un mode planifié, pour expliquer ou commenter par insertsCet extrait permet d’entendre qu’un locuteur peut délibérément instituer un statut contrasté entre deux formes, autrement dit qu’il peut faire entendre non pas deux formes qui alternent de manière égale (alterner entre), mais une forme qui alterne sur une autre. On en a un autre exemple dans l’extrait de Pierrot le fou où Raymond Devos chante Est-ce que vous m'aimez ? Chant qui alterne sur son histoire amoureuse désastreuse par ponctuation, punctum (au sens de Barthes, ce qui vient piquer depuis le cadre) et finalement saturation. On notera qu’ici l’alternance porte une dimension sympathique (voir l’entrée Sympathie, même si ici le couplage se fait sur de la musique et non une parole tierce) puisque l’acteur s’appuie sur un air de piano qu’il désigne expressément comme étant là, dans la scène. 
Enfin, dans certaines situation une forme peut venir comme au secours d’une autre (alterner pour), comme dans cet extrait d’entretien (écouter aussi I’m sorry that I’m a girl). 


Parmi les degrés de profondeur, ou de complexité de l’alternance, on peut entendre du très mixé que ce soit d’un point de vue pragmatique par exemple dans Echaudé gâteau petit chou chaudou d’un point de vue syntactico-lexical. Lorsqu’un anglophone, vivant entre Paris et Naples, s’emploie à inclure des participants italophones et francophones, le mixage atteint une haute densité et touche presque au conflit intérieur, entre embrayeur italien, forme présentative en français et prononciation anglaiseOn peut aussi entendre du tout juste emprunté, comme dans cet extrait où l’usage de formes anglophones figure comme une prescription publicitaire à la manière des incrustations de pop-up et autres images subreptices (que l’on ne confond pas avec certains items anglophones qui peuvent «faire partie» d'un type de parler comme c’est peut-être le cas dans Votre dernier mot en français). Dans cette idée d’emprunt, on peut entendre une version presque coquette chez Hitchcock qui, devant le critique de cinéma André Labarthe, conclue l’explication d’un passage de film par du françaisà la manière du populaire «voilà».  

Dans cet extrait d’émission sur la bourse, le commentateur alterne entre une voix de chasseur («hunting around») et une autre plus éprise, plus marquée émotionnellement. On retrouve cette idée d’alternance entre modes vocaux chez cet animateur radio qui bascule sur du chant dans sa présentation de programme, comme une manière éliptique d’éviter la longueur (une chanson vaut mieux..). Ce phénomène de bascule vocale peut d’ailleurs dépasser le contrôle du locuteur comme chez cet adolescent invité d’une émissionou chez cette femme subissant une torture sensuelle. 
On entend aussi dans les jeux enfants, les formes d’alternances comme polyphonies, où une histoire se raconte pour un soi projeté et pour soi-même – entre routines dramaturgiques et créations émergentesDans cet extrait, non seulement l’enfant alterne entre les voix, mais elle figure également des activités corporelles telles que marcher, ouvrir une porte.

A l’image de l’extrait précédent, l’alternance peut être mobilisée pour organiser et faire partager une activité complexe constituée de et pour plusieurs ressources sémiotiques (comme chanter en marchant Vs marcher et chanter). On entend couramment des cas dans des répétitions d’orchestre où le chef commente, dit le rythme, chante, etc, bref où les participants oscillent entre des régimes conversationnels et instrumentaux.

 
Du très régulier au complètement (supposément) aléatoire, l’alternance constitue un phénomène bien plus riche que le simple passage d’une langue à une autre. D’abord parce que ce basculement peut être très marqué ou quasi-accidentel; dialectique, embrassé ou intriqué. Ensuite parce que, pour autant qu’on puisse les repérer comme remarquables, nous sommes régulièrement (quotidiennement) pris dans, et invités à des ajustements. Donner des coudes et dire bonjour